Biographie

Je suis né dans un quartier populaire de l’Est parisien, Belleville-Ménilmontant, où je vis toujours. Et j’y ai grandi, dans une famille communiste. Je me suis engagé jeune, au lycée Bergson, dans le 19e arrondissement, durant une période de grande effervescence, à mi-chemin entre les événements de mai 68 qui avaient ouvert toutes grandes les portes de la politique au lycée, et la victoire de la gauche en mai 1981. La vie me conduira à confirmer cet engagement. Pourtant, rien n’allait de soi. Grandir sans une famille communiste n’est ni une condition nécessaire ni une condition suffisante. Quand on me questionne sur cette prétendue « prédestination », j’ai coutume de dire en plaisantant que le communisme n’a rien de génétique. Et c’est vrai. C’est même très facile à vérifier. Interrogez les communistes, vous découvrirez la diversité des parcours. Avoir des parents communistes ne conduit pas forcément à le rester, et de nombreux communistes le deviennent sans avoir eu de parents qui l’étaient. Les équations familiales et individuelles sont singulières et complexes, elles réservent à chacune et chacun d’entre nous bien des surprises. Les clichés, dans lesquels la vie publique se charge très souvent d’enfermer ceux qui y sont plongés, rendent rarement compte de la profondeur des histoires personnelles. Au Parti communiste, on vient de tous horizons, de tous les secteurs d’activité de la société, les réunions sont d’incroyables carrefours d’expériences ouvrières et intellectuelles, et ce brassage est une richesse formidable.

Dans mon cas, j’ai découvert cette richesse dès l’enfance, dans ma famille et dans le quartier populaire qui m’a vu grandir. Une rue pourrait à elle seule en dire très long sur cette histoire familiale et populaire, la rue de Belleville. Frontière des 19e et 20e arrondissements sur toute sa longueur, elle dévale des hauteurs de l’Est parisien, aux portes de la Seine St Denis, jusqu’au quartier multicolore qui entoure le métro Belleville, où elle passe le relais à la rue du Faubourg du Temple. C’est là que se déroulait dans les années 1830, au milieu des guinguettes comme la taverne Dénoyez, un célèbre carnaval baptisé « la descente de la Courtille ». Le Paris mondain se mêlait dans cette fête au Paris populaire des barrières. Figure emblématique de ce mélange, l’un de ses animateurs, Charles de la Battut, y fut surnommé « Mylord l’Arsouille » ; Jusqu’à aujourd’hui, ce brassage demeure, et il est devenu de plus en plus international. Belleville est au carrefour du monde.
C’est là, dans la rue du Faubourg-du-Temple, que mon arrière grand-mère travaillait encore, dans mon enfance, comme vendeuse de quatre saisons sur les marchés. C’est là qu’à la Libération les jeunes de Belleville, dont de nombreux jeunes communistes comme mes parents, se donnaient rendez-vous chaque samedi soir pour aller écumer les bals du quartier. Aujourd’hui encore, la vie, même si elle a bien changé, y reste foisonnante. J’adore depuis toujours ces rues de l’Est parisien et leur incroyable dynamisme populaire. J’aime y respirer l’air de la fête aux terrasses de café. Ce sens de la fête populaire que je retrouve chaque année avec autant de bonheur dans les bals populaires du 14 juillet organisés par les communistes du 20e arrondissement de Paris et comme nulle part ailleurs dans les allées de la Fête de l’Humanité en septembre.

Ma famille maternelle a ses racines dans ce quartier, où mes parents, Paul et Mounette, se sont connus à la Libération. Oncles, tantes, cousins, c’était une famille ouvrière, nombreuse, joyeuse, avec des repas et des discussions passionnées. Et je peux dire que cette culture ouvrière m’a donné des repères qui ne m’ont depuis jamais fait défaut : la valeur du travail, le respect dû à celles et ceux qui produisent les richesses indispensables à notre vie quotidienne, la nécessité de la lutte et de la solidarité pour les défendre.

Ces valeurs, je les cultivais aussi dans l’autre branche familiale, celle de mon père. Lui est né Saône et Loire, juste avant que mes grands-parents ne quittent leur Bourgogne natale pour rejoindre Paris. La guerre de1914-1918 avait infligé à mon grand-père une blessure à la jambe qui l’a finalement obligé à abandonner son métier. Il ne pouvait plus continuer à faire sa journée debout à l’usine. Toute mon enfance, j’ai vu mon grand-père soigner cette blessure qui demandait des soins réguliers. Fort en gueule, il ne manquait pas, au cours de ces séances, de nous transmettre sa haine de la guerre. Je n’ai jamais oublié ses paroles, et j’y pense chaque fois que des va-t-en-guerre tentent de nous vendre les « guerres propres » dont les puissants de ce monde ont le secret.

Ma naissance coïncide avec le retour de mes grands-parents bourguignons au bercail, où ils s’empressent de prendre leur retraite dans un petit village, non loin du berceau ouvrier de Montceau les Mines qui les avait vus grandir. J’ai donc passé, avec mes deux frères, quasiment toutes mes vacances dans ce village paysan où ils étaient retournés. Mon grand-père, ajusteur était fils de mineur de fond et avait se solides repères de classe, que la boucherie de 1914-1918 avait sans nul doute aiguisés. On retrouve même dans la lignée ouvrière de ma généalogie familiale un arrière-arrière-grand-père, Léonard Laurent, briquetier, issue de la petite paysannerie locale, dont les membres, manœuvres et journaliers, allaient de ferme en ferme. Mes grands-parents paternels mêlaient ainsi à merveille cultures ouvrière et paysanne, qui caractérisent leur Saône et Loire natale. Je garde beaucoup d’attaches et d’amis dans ce village où j’ai découvert la valeur du travail paysan et la saveur des vrais produits. C’est une région où l’on mange excellemment et ou l’on boit des vins merveilleux, ce qui ne gâte rien. La table a toujours fait partie de la culture familiale.

Au fond, dans mon quartier de Belleville comme dans ce village bourguignon, j’ai appris une chose : une société devrait sans cesse se préoccuper de la valeur qu’elle avvorde au travail ouvrier et au travail paysan, à la capacité donnée à l’un comme à l’autre, de produire avec qualité, dans l’intérêt des besoins humains, en payant correctement ce travail.