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Combattre « les monstres » en hommage aux victimes de l’Esclavage

Il y a 2 ans, le 23 mai 2019

Par Pierre Laurent

Le 23 mai est un jour que nous consacrons toutes et tous à l’hommage national aux victimes de l’esclavage colonial et à leur mémoire. Je m’associe avec tous les communistes à cette journée nationale, aux côtés des descendants d’esclaves qui se mobilisent pour rendre hommage à leurs aïeux.

GARDONS LE CONTACT

Cette reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’Humanité et des souffrances infligées à des populations et des pays entiers fut l’objet d’un grand combat, un combat légitime et humaniste. Ce combat se poursuit aujourd’hui, il est essentiel, pour que rien de ce que fut, dans le passé, le système colonial-esclavagiste ne reste dans l’ombre : ni la plus-value des capitalistes, (l’accumulation primitive qui a permis l’essor du capitalisme) et de leurs États qui se sont honteusement enrichis, ni les traumatismes profonds des descendants d’esclaves : (marchandisation, destruction des familles), qui ont mis si longtemps à être reconnus . Ce système ne pouvait fonctionner que sur le racisme en légitimant le sort fait à des « sous hommes ». Il existe encore un esclavage « moderne » de par le monde (pays du golfe, mais pas seulement) et les femmes sont les premières victimes de l’esclavage domestique et de la traite des êtres humains.

Frantz Fanon avait ses mots : « Je ne veux pas chanter le passé aux dépens de mon présent et de mon avenir ». Plus que jamais, le devoir de mémoire doit donc s’accompagner de la nécessité de construire un monde qui se débarrasse de toutes les dominations, de toutes les exploitations, qui s’attaque résolument à toutes les inégalités entre les individus et tous les peuples, qui éradique de l’avenir de l’Humanité le poison du racisme et du rejet de l’autre.

Quand Mr Salvini, chef d’état italien instaure dans son pays une amende à l’encontre de ceux qui viendraient en aide aux migrant.e.s perdu.e .s en mer et que l’Union Européenne ne dit rien et laisse faire, nous affirmons aujourd’hui qu’il est urgent de remettre l’humain et ses valeurs au cœur des politiques publiques, notamment en Europe. Quand des millions d’enfants, des millions d’être humains à travers le monde sont mis en état d’esclavage, nous sommes encore trop peu à en remettre en cause les mécanismes, et le système capitaliste qui a modernisé son système d’exploitation.

«  Chaque fois qu’un homme (une femme) a fait triompher la dignité de l’esprit, chaque fois qu’un homme (une femme) a dit non à une tentative d’asservissement de son semblable , je me suis senti solidaire de son acte. » (Frantz Fanon). Nous sommes conscients de l’immensité du défi à relever : en cooperation étroite avec quiconque ressent la même exigence, nous nous donnons le projet de nourrir d’idées progressistes l’indispensable débat citoyen sur les valeurs qui doivent fonder une vision alternative, humaniste, de l’avenir de l’humanité et de la coopération entre les peuples.

Ces valeurs sont d’abord celles de la solidarité: les interdépendances sont devenues telles que les problèmes qui touchent des sociétés à l’autre bout du monde nous concernent par ricochet. La question des migrations en est une illustration flagrante. L’avenir de la planète appelle la solidarité, entendue au sens le plus fort : non la simple charité, mais la conscience d’une « responsabilité commune », que ce soit pour le climat, la justice sociale, la paix, les droits des peuples, la démocratie.

Ces valeurs sont ensuite celles du multilatéralisme qui n’est finalement rien d’autre à mes yeux que cet esprit de « responsabilité commune » concrétisé sur le plan des institutions. En particulier les Nations-Unies qu’il convient de réformer profondément dans l’esprit de leur Charte de 1945 – afin d’en faire l’institution authentiquement universelle et axée sur les grands enjeux sociaux internationaux, dont le monde a besoin. A bien plus forte raison, les institutions européennes demandent-elles à être franchement refondées pour pouvoir prétendre s’inscrire dans cette logique ! Notamment, en s’émancipant de toute tutelle des Etats-Unis, y compris militaire avec l’OTAN , et en traitant d’égal à égal avec tous les partenaires des autres régions du monde.

Ces valeurs sont enfin celles de l’altérité et de l’échange culturel : face aux « monstres » qui envahissent progressivement tous les secteurs de la vie, nous devons promouvoir la reconnaissance de l’autre dans sa différence. Notre but doit être de dépasser tout ce que la notion « d’étranger » peut charrier de méfiance, voire d’hostilité. « L’européocentrisme », ou « l’occidentalocentrisme », cette propension à se sentir appartenir à la civilisation-étalon applicable au monde entier, n’est plus tolérable aujourd’hui. Accepter et construire du commun dans un échange permanent et respectueux non du bout des lèvres mais en y voyant le reflet de la richesse de l’humanité, voilà la condition d’une vraie égalité des peuples et d’une lutte efficace contre le choc des civilisations auquel les réactionnaires de tout poil veulent nous amener.

Je fais mienne la notion de « transculturation » qui ne cantonne pas les individus dans des catégories sociales, culturelles ou ethniques, mais fonde les rapports humains sur le commun de l’humanité, le respect de l’autre, l’échange culturel. jusqu’à contribuer à une nouvelle ambition de civilisation, à un progrès de l’Humanité tout entière. Le développement des échanges personnels, de la connaissance des autres sociétés et des autres civilisations, de la réalisation de projets communs, sont et seront les meilleurs antidotes contre l’intolérance, le racisme, le nationalisme et un puissant facteur de paix.

Je ressens le besoin urgent de s’approprier et de débattre le concept du  « Tout-Monde » d’Edouard Glissant et de Patrick Chamoiseau pour une République dont nous contribuerons ensemble à batir les évolutions dans le 21ème siècle.

C’est donc dans un nouveau récit pour l’Humanité que nous nous inscrivons, dans cette période de notre histoire humaine où, comme le disait Gramsci, « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître » et si « dans ce clair-obscur surgissent les monstres », la journée du 23 mai, en hommage aux victimes de l’esclavage et du colonialisme, est un beau jour pour les combattre et engager l’Humanité sur un autre chemin, celui de l’épanouissement de chacun-e.

Pierre Laurent, Sénateur, président du Conseil National du PCF

Paris, le 23 mai 2019

Hommage à Missak et Mélinée Manouchian

Il y a 2 ans, le 21 février 2019

Par Pierre Laurent

Allocution faîte le jeudi 21 février 2019, au Salon d’honneur de l’Hôtel de Ville – Paris 20ème – 18h30

GARDONS LE CONTACT

Mesdames, messieurs,
Cher.e.s ami.e.s et camarades,

C’est par une froide journée de février 1944 que 22 hommes périrent sous les balles des nazis au Mont Valérien.

Il y en eu bien d’autres avant eux, il y en aura encore beaucoup après eux.

Entre 1941 et 1944, 1 008 résistantes et résistants périront dans ce lieu désormais dévolu à la France résistante.

Pourquoi, plus que tant d’autres, les 23 de l’affiche rouge ont tant marqué les mémoires ?
D’abord, parce que les allemands en éditant l’affiche croyaient attiser la haine à l’égard des étrangers. La résistance était disqualifiée parce qu’animée par des juifs, des italiens, des arméniens, des polonais même des allemands et tous communistes.

Le peuple français qui, depuis la victoire soviétique à Stalingrad, sent que la fin de l’occupation et du nazisme s’approche. Il ne sait pas quand, mais l’espoir a enfin changé de camp.

Combien de jeunes françaises et français ont détourné avec une simple craie l’affiche rouge, transformant ainsi ces hommes en martyrs et en héros ?

Nous ne le saurons jamais mais c’est l’honneur d’un peuple tenaillé par la peur et la faim de reconnaître dans ce groupe, une partie d’eux mêmes.

Ils sont le symbole d’une France qui ne veut plus vivre à genoux.
Ils entrent ainsi au Panthéon national.

Ils s’appellent : Celestino, Joseph, Georges, Rino, Thomas, Maurice, Spartaco, Emeric, Jonas, Léon, Schlomo, Stanislas, Mardin, Cesare, Marcel, Roger, Antonio, Willy, Amedeo, Wolf, Robert, Olga et bien sur Missak.

Ils venaient de France ou de tous les recoins d’Europe, ils avaient trouvé, croyaient-ils, dans la patrie des Droits de l’Homme, le refuge qui leur permettrait de continuer leur combat pour la justice et la liberté, ici ou bien ailleurs.

Tant qu’un pays serait sous le joug du nazisme ou du fascisme, leur lutte ne s’arrêterait pas.

Frères de sang, frères de lutte, communistes et français de cœur, voilà ce qu’aurait dû comporter leur pièce d’identité.

Ils se sont retrouvés à l’appel du Parti communiste au sein des FTP MOI, ils étaient ouvriers, artisans, étudiants, chômeurs, journaliste et poète comme Missak.

Leurs premiers attentats visent les troupes d’occupation et, singulièrement, le chef du STO Julius Ritter.

Pour les allemands, il faut faire un exemple : l’arrestation, la torture, le faux procès, leur exécution tout ceci est réglé vite. Les nazis ne savent pas qu’ils viennent d’aider à ce que la graine de la Résistance pousse et se renforce.

Quelle leçon aujourd’hui nous donne encore Missak et ses camarades du groupe Manouchian ?

La première leçon est contenue dans la dernière lettre de Missak à Mélinée, une des plus belle lettre d’amour et de lutte qu’il nous a tous été donné à lire.
Missak a confiance dans l’avenir du peuple français et dans l’amour éternel qu’il partagera au-delà de la mort avec Mélinée.

La seconde leçon, et qui vaut pour aujourd’hui, c’est que l’on ne peut construire une société de paix et de justice sur la haine de l’autre.

Honte à ceux qui, ces derniers jours, ont sali le portrait de Simone Veil ou scié les arbres plantés en hommage à Ilan Halimi.
L’antisémitisme comme le racisme sont des balafres au visage de l’humanité.

Jamais, jamais, nous ne devons céder aux relents du racisme et de l’antisémitisme.

Jamais, nous ne devons considérer que les réfugiés d’aujourd’hui, qui ne viennent plus d’Europe centrale, mais d’Afrique ou du Moyen Orient sont des ennemis ou des profiteurs.

Ils fuient la guerre, la famine, le racisme. Ils veulent voir dans notre pays un havre de paix. Ils devraient avoir raison.

Pourtant en France, il y a quelques semaines, on a jugé des femmes et des hommes, des prêtres même, pour avoir aidé des réfugiés à passer la frontière.

Posons-nous chaque fois la question : qu’aurions nous fait si l’un des membres du réseau Manouchian avait frappé à notre porte à l’hiver 1943 ?

Posons-nous aujourd’hui la question : pourquoi les gouvernements remettent-ils en cause le droit à la solidarité et à la fraternité ?

Parce qu’à nouveau, comme à chaque fois que la crise frappe, l’extrême droite agite la peur et attise la haine contre l’autre, contre l’étranger et que les gouvernements par lâcheté ne cessent de lui donner des gages.

Ne baissons pas la garde, ne nous laissons pas envahir par le « national populisme » qui se renforce en Italie, en Espagne, en Allemagne, dans les pays scandinaves ou de l’est, comme malheureusement en France.

C’est ainsi que nous continuerons la lutte de Missak, de Mélinée et de leurs camarades.

C’est ainsi que nous porterons leur message pour les générations à venir.

Puissent celles et ceux qui ont connus cette période sombre continuent de parler, afin de nous alerter pour ne pas répéter les horreurs passées.
Puissent les jeunes générations s’inspirer de leur combat.

Je ne vous lirai pas, le poème d’Aragon mais un extrait d’un poème d’Eluard écrit en 1948 dédié au groupe Manouchian.

Si j’ai le droit de dire,
en français aujourd’hui,
Ma peine et mon espoir,
ma colère et ma joie
Si rien ne s’est voilé,
définitivement,
De notre rêve immense
et de notre sagesse

C’est que ces étrangers,
comme on les nomme encore,
Croyaient à la justice,
ici-bas, et concrète,
Ils avaient dans leur sang
le sang de leurs semblables
ces étrangers savaient
quelle était leur patrie.

La liberté d’un peuple
Oriente tous les peuples
Un innocent aux fers
enchaîne tous les hommes
et, qui ne se refuse à son cœur,
sait sa loi.
Il faut vaincre le gouffre
Et vaincre la vermine.

Ces étrangers d’ici
Qui choisirent le feu
Leurs portraits sur les murs
Sont vivants pour toujours.
Un soleil de mémoire
Eclaire leur beauté.
Ils ont tué pour vivre,
Ils ont crié vengeance.

Leur vie tuait la mort
Au cœur d’un miroir fixe
Le seul vœu de justice
A pour écho la vie
Et, lorsqu’on n’entendra
Que cette voix sur terre
Lorsqu’on ne tuera plus
Ils seront bien vengés ;

Et ce sera justice.

Légion- Paul Eluard