27 Fév 2017

Pierre Laurent : « Notre responsabilité est de nous unir pour ouvrir une voie nouvelle »

L’accord conclu jeudi entre le candidat socialiste et EELV représente-t-il une première étape du rassemblement de la gauche que vous appelez de vos vœux ? 

Une chose est sûre, et je m’en félicite, un climat nouveau s’est créé à gauche ces dernières semaines. Cela a été rendu possible par la poussée de la volonté d’unité chez les électeurs de gauche autour de programmes de rupture avec les politiques conduites par François Hollande. C’est heureux, parce que les menaces sont très graves. L’initiative qu’a prise le PCF en début de semaine dernière avec son adresse au peuple de France, au moment où les  journaux titraient sur l’enterrement du rassemblement à gauche,  a joué un rôle extrêmement positif. Les discussions doivent s’élargir pour passer d’un accord PS-EELV, avec ses acquis et ses limites, à  un pacte de majorité de toute la gauche qui permettra de gouverner. Certains points de cet accord vont dans le bon sens notamment sur la VIe République. D’autres méritent d’être discutés, sur le modèle de développement énergétique et économique. La question de la transition écologique doit être mieux traitée en lien avec celle d’une nouvelle industrialisation du pays. Et surtout, d’autres sont trop faibles. Un pacte de majorité à gauche doit afficher une toute ambition de progrès social, avec deux piliers : celui d’une sécurité d’emploi et de formation à la place de la loi El Khomri, et celui d’un plan de relance fort de la sécurité sociale, en matière de santé, de petite enfance et d’autonomie des personnes âgées. Il faut aussi aborder avec bien plus d’audace la question des services publics et la lutte contre la finance et l’évasion fiscale, avec la réforme de la fiscalité, l’imposition du capital, et la maîtrise publique des banques. Nous avons des propositions pour qu’avancent au plus vite de nouvelles discussions. 

Vous travaillez depuis un an à rassembler la gauche alternative. Le PCF s’est mis à la disposition de ce rassemblement en appelant à voter Jean Luc Mélenchon à la présidentielle. Vous l’avez rencontré vendredi. Où on est-on aujourd’hui ? 

Nous avons réaffirmé ensemble que la porte des discussions est ouverte. J’agis pour qu’elles portent sur un pacte de majorité, solide, qui se donne les moyens du changement et qui permettra de ce fait une mobilisation des électeurs suffisamment forte pour permettre la victoire. Le PCF y est prêt. Soyons clair: nous ne demandons pas un marchandage électoral, mais bien un pacte solide pour cette fois réussir le changement. Nous souhaitons que ces discussions se mènent de manière publique et transparente. C’est dans cet esprit que nous avons invité l’ensemble des forces de gauche à une rencontre publique sur le thème « L’ennemi c’est toujours la finance » (voir encadré), qui est un point majeur de l’échec du quinquennat Hollande. Je me réjouis que l’ensemble des forces de gauche aient accepté d’y participer. 

Le danger d’un second tour entre Fillon ou Macron et Le Pen justifie-t-il à lui seul la nécessité d’un rassemblement à gauche ? 

Conjurer ce danger, c’est justement construire un projet solide qui change réellement la vie des gens. C’ est la condition d’une mobilisation citoyenne victorieuse car n’oublions pas que la défiance est massive. Fillon propose la destruction de la sécurité sociale, Macron celle du contrat de travail et avec le FN ce serait carrément la constitutionnalisation de la préférence nationale qui saperait les fondements républicains de l’égalité. Le danger est sérieux, il ne faut pas le minimiser, et lui opposer un projet mobilisateur, ambitieux et crédible, clair et transparent. C’est la condition de la réussite.

Quelle est concrètement la prochaine étape ?

Je suis d’accord pour une rencontre à quatre Hamon, Mélenchon, Jadot et moi-même. Jean-Luc Mélenchon a dit qu’il était ouvert. Le candidat socialiste a affirmé de son côté qu’il était favorable à ce principe. Je souhaite pour ma part qu’une rencontre ait lieu cette semaine.

Vous avez appelé à conclure « un pacte de majorité » en détaillant les points non négociables, dont l’augmentation des salaires, des minimas sociaux, ou la réorientation totale des politiques européennes… Estimez-vous ces exigences compatibles avec le programme de Benoît Hamon ?

Je crois en effet qu’il faut être clair sur ces points qui sont au cœur des inquiétudes des Français. La gauche ne peut gagner que si elle oppose aux projets libéraux la promotion des droits sociaux dans la cité et dans l’entreprise, et à l’ubérisation de la société une nouvelle conception du travail avec un haut niveau de sécurité d’emploi et de formation. La société française est à un carrefour de civilisation. Le modèle de la mondialisation libérale est à bout de souffle. La gauche doit proposer un nouveau modèle tout autant social et écologique, qui a vocation à devenir européen. C’est incompatible avec la logique libérale actuelle des traités. La France doit engager ce combat pour le gagner. 

Jusqu’où doit-elle aller cette rupture avec le quinquennat Hollande ? Le soutien de Benoît Hamon aux candidatures symboliques de Myriam El Khomri ou Manuel Valls serait-il rédhibitoire ? 

Personne à gauche ne pense qu’on pourra conduire le changement avec des députés qui continueront de défendre bec et ongles le bilan du quinquennat. Si Myriam El Khomri veut se présenter devant les électeurs, nous la battrons en faisant élire dans sa circonscription une véritable candidature de gauche. La question sera réglée par l’élection. L’enjeu pour moi n’est pas de rentrer dans ce type de discussion. La seule question qui compte en ce moment, c’est le pacte politique avec des engagements qui correspondent aux grandes attentes populaires. Sur la loi El Khomri, l’important c’est de se mettre d’accord sur ce qui la remplacera. Les députes communistes ont déposé il y a quelques jours à l’Assemblée une proposition de loi alternative de Sécurité d’emploi et de formation. Engageons nous ensemble à l’inscrire à l’ordre du jour de la prochaine législature. 


Ce pacte majoritaire concerne aussi les élections législatives. La situation est déjà compliquée avec la France insoumise, qui compte présenter des candidats dans toutes les circonscriptions, y compris face à des députés communistes sortants. Êtes-vous parvenu à un accord avec Jean Luc Mélenchon ?
Pour moi, le pacte c’est une discussion sur un socle programmatique pour gouverner la France, pas un marchandage électoral. Quant à la question des législatives ce n’est pas une question d’ échanges de circonscriptions. Si nous voulons la victoire de la gauche, il faudra élire un président, puis une majorité parlementaire, qui devra nécessairement être constituée des différentes familles de la gauche. Elles doivent toutes pouvoir se présenter devant les électeurs avec leurs projets et leurs qualités propres. C’est ce que nous avons l’intention de faire. Nous considérons qu’une majorité parlementaire ne pourra être vraiment de gauche que si elle compte plus de députés communistes et du Front de gauche qu’elle n’en avait en 2012. Ces députés peuvent être fiers de leur bilan. Ils sont les seuls à avoir respecté en tous points pendant cinq ans les engagements pris devant les électeurs. Des députés de cette trempe-là, il en faut le plus possible ! Concernant les forces issues de la construction commune du Front de gauche, nous soutenons le même candidat Jean-Luc Mélenchon, nous allons marcher ensemble le 18 mars, nous pensons qu’il serait dans cette situation inconséquent que nos forces soient en concurrence, singulièrement dans les circonscriptions de députés sortants, ou dans celles en position de reconquête. Nous continuerons donc de faire valoir cette exigence de bon sens auprès de la France insoumise. 

Concrètement, Jean-Luc Mélenchon a-t-il commencé à faire des gestes en ce sens ?

Cette discussion a commencé à avancer, il était temps, mais seulement  un peu la semaine dernière. Il faut maintenant aller plus vite pour résoudre des problèmes qui sinon continueront à perturber la mobilisation dans la campagne. Les choses commencent à bouger, mais encore trop timidement.  

Le PCF a choisi de mener une campagne politique autonome, quels sont les grands thèmes et propositions que vous souhaitez défendre pendant cette année électorale ?


J’ai parlé de notre ambition de progrès social et de mobilisation contre la finance. Je mettrais aussi en tête de nos priorités un plan d’action global et cohérent pour l’autonomie et l’émancipation de la jeunesse, et pour l’égalité femmes-hommes. J’ai aussi évoqué la question européenne pour laquelle une France de gauche devrait porter haut un nouveau projet social et solidaire. De même dans le monde, forte de son rôle dans le conseil de sécurité de l’ONU, elle doit prendre la tête de la reconstruction de politiques de paix, de désarmement et de coopération pour tous les peuples. Sur tous ces sujets, nous sommes engagés au service de la campagne de Jean-Luc Mélenchon et au service du débat public sur un pacte de majorité. Nous tenons de nombreuses rencontres nationales, comme celle de Port-de-Bouc sur le progrès social, sur la finance demain à la Bellevilloise, sur l’Europe le 17 mars à Villerupt, sur la nouvelle industrialisation de la France dans la région grenobloise le 29 mars. Sur la VIème République, nous préparons activement la journée du 18 mars, qui sera un moment marquant de la campagne à un mois du premier tour.

Mais je veux envoyer un message aux militants. Au-delà de grands événements indispensables, les deux mois qui viennent doivent être utiles pour enraciner le débat public sur le terrain. Il existe un risque majeur que des millions de citoyens qui ont intérêt au changement restent à l’écart des deux grandes consultations électorales qui s’annoncent. Les candidats que nous désignons pour les élections législatives peuvent jouer un rôle majeur pour faire reculer ce risque. Jean-Luc Mélenchon a choisi une nouvelle forme de campagne en ligne qui a ses qualités, qui innove du point de vue des formes, mais qui ne peut en aucun cas remplacer la campagne de terrain que les communistes sont en mesure d’animer. Sans cette mobilisation essentielle, je ne crois pas qu’un résultat à la hauteur de la situation pourrait être remporté.

La candidate d’extrême-droite est donnée largement en tête au premier tour de l’élection présidentielle. Vous sortez le 9 mars un ouvrage pour dévoiler l’imposture du programme du FN et les dangers de celui de la droite. Estimez-vous qu’il existe un réel risque d’une victoire de Marine Le Pen ?

Il grandit et je suis extrêmement inquiet et parfois effaré de la complaisance dont peut bénéficier la candidate de l’extrême droite. J’entends beaucoup de commentaires affolés sur Donald Trump, son comportement, la nomination des responsables de l’administration américaine et les premières mesures prises, mais personne ne semble s’inquiéter que Marine Le Pen se revendique haut et fort de ce modèle. Elle s’apprête elle aussi à mettre en pratique des politiques d’une gravité extrême, à commencer par la constitutionnalisation de la préférence nationale dont les conséquences seraient dramatiques. Des millions  de citoyens de notre pays seraient impactés par cette discrimination constitutionnelle. Donc j’ai décidé de publier un ouvrage (3) pour démasquer l’imposture du programme de Marine Le Pen et les dangers de celui de François Fillon. 

Du renoncement de François Hollande à se représenter, en passant par le « Penelope gate » ou encore la victoire surprise de Benoît Hamon à la primaire PS, cette année électorale semble imprévisible. A quoi peut mener ce climat politique ?


Il peut créer beaucoup de surprises. Tous ceux qui cherchent à imposer coûte que coûte la poursuite des politiques libérales se heurteront à des réactions de plus en plus brutales et violentes des peuples. Cela peut avoir des conséquences politiques très contradictoires. Il existe ceux qui cherchent à donner un nouveau visage de modernité aux mêmes réponses, comme Macron et Matteo Renzi hier en Italie. Il y a ceux qui cherchent à imposer des réponses sur un mode raciste, xénophobe, ultranationaliste, comme Trump, Theresa May et Marine Le Pen. Et puis il existe cette recherche, à gauche, forte, qui commence à secouer la social-démocratie dans toute l’Europe, et a déjà conduit à des surprises dans le paysage politique. Donc cette situation peut nous réserver beaucoup de surprises, des mauvaises comme des bonnes. C’est l’enjeu actuel. Nous sommes au cœur de cet affrontement politique et la responsabilité qui est la nôtre consiste à s’unir non pas pour colmater les brèches ou rafistoler des politiques qui ont échoué, mais bien pour ouvrir  la voie à des solutions nouvelles et audacieuses. On me dit parfois qu’il est trop tard, mais ce n’est pas parce que ce nouvel espoir se fraie un chemin difficile dans les décombres crées par la politique de Hollande, qu’il ne faut pas le poursuivre avec obstination.

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