08 Fév 2018

Parcoursup – Motion d’irrecevabilité

Monsieur le Président,
Madame la Ministre,
Monsieur le rapporteur,
Mes cher(e)s collègues,

J’aimerais rappeler par la présente quelques articles de notre Constitution qui me semblent avoir été oubliés dans le processus législatif en cours. Son article 34 précise notamment que « la loi détermine les principes fondamentaux de l’enseignement » et le 24 que le Parlement vote la loi.

Premièrement, lors des débats sur ce projet à l’Assemblée nationale vous avez déclaré, Madame la Ministre, que la « plate-forme sera la face visible de la réforme » ou que « la nouvelle rédaction de l’article L. 612-3 apportera une base juridique solide à la nouvelle plate-forme Parcoursup qui va gérer les inscriptions pour la rentrée 2018 ».

Dans un sursaut de légalisme vous avez même rappelé ce principe de droit selon lequel « l’on ne peut pas prendre des décrets ou des arrêtés avant d’avoir voté la loi ».

Et pourtant, vous avez engagé exactement la procédure inverse. Sans nous le présenter lors de votre audition par la commission de la culture, vous avez promulgué, trois jours après, un arrêté qui organise la plate-forme Parcoursup selon les dispositions de la loi dont nous commençons seulement l’examen au Sénat aujourd’hui.

Notre groupe a déposé un recours en annulation de ce texte auprès du Conseil d’État et vos explications lors de nos débats seront susceptibles d’être mis à profit par cette juridiction pour examiner notre requête. Notre haute assemblée se voit ainsi confier un rôle inattendu dans le contrôle de légalité d’un acte subalterne. Vous attaquez le bicamérisme par la base !

En déposant ce recours en annulation, nous défendons la règle constitutionnelle de la hiérarchie des normes, les prérogatives du Sénat et la nécessité d’une relation de confiance qui doit nécessairement régir les relations du Gouvernement avec le Parlement. Nous souhaitons aussi éviter aux candidats et à leurs familles les risques de recours contentieux qui pourraient naître des décisions prises sur la base d’un acte juridique illégal.

De plus, à partir de cet arrêté litigieux, de nombreuses universités ont intégré dans Parcoursup des attendus qui mettent à profit les libertés qu’il offre, mais selon une interprétation que vous avez vous-même condamnée. Je pense notamment à l’exigence du BAFA. Que dire des lycéens qui découvrent en cours d’année scolaire, à la lecture de ces attendus, qu’ils n’ont pas choisi la bonne filière. Tous ces problèmes pourraient légitimement aboutir à des contentieux dont la gestion incombera aux universités et aux rectorats.

Plus grave encore, à l’Assemblée nationale, vous avez proféré la menace suivante : je vous cite Madame la ministre : « Si ce projet de loi n’est pas voté par le Parlement, nous procéderons l’an prochain comme cette année, par tirage au sort ».

Je vous rappelle Madame la Ministre que l’article L 612 du code de l’éducation stipule expressément que « les dispositions relatives à la répartition entre les établissements et les formations excluent toute sélection ». À ce titre, le tirage au sort est parfaitement illégal et je ne comprends pas comment vous pouvez contraindre notre décision en nous menaçant d’appliquer des dispositions qui violent le droit.

La représentation nationale et les membres du Gouvernement, plus que quiconque, se doivent de respecter la loi et de la défendre. Je vous demande solennellement de ne pas nous forcer, dans la discussion, à un choix entre votre projet et des pratiques illégales. Nous ne manquerons pas de faire valoir nos droits au rappel du règlement pour imposer un débat respectueux de la loi.

Deuxièmement, votre Gouvernement a engagé une réflexion sur le rôle du Parlement dont il veut simplifier le fonctionnement et accélérer le travail. Je m’étonne donc que ce légitime objectif ne s’applique pas à ce projet de loi. Nombre de ses dispositions relèvent en effet du décret ou de l’arrêté, mais il est vrai que votre pratique tend à abroger cette hiérarchie des normes.

Nous comprenons bien cette volonté tactique de dissimuler par des développements amphigouriques ce qui constitue l’objet principal de votre réforme et que vous ne voulez pas assumer politiquement. Mais nous pensons, à l’inverse, qu’une bonne loi est une loi lisible et intelligible qui transpose en droit des choix politiques clairement énoncés.

Le code de l’éducation actuel interdit la sélection pour l’entrée à l’université tout en autorisant un grand nombre d’établissements à déroger à ce principe de droit. Vous voulez étendre ce système dérogatoire à l’ensemble des établissements. Alors pourquoi ne pas le dire franchement ?

Vous pourriez alors réduire le premier article de votre projet de loi à deux phrases que je vous donne : « le premier cycle est ouvert à tous les titulaires du baccalauréat. Les inscriptions sont prononcées par le président ou le directeur de l’établissement dans la limite des capacités d’accueil ». Voilà, c’est simple !

Tout le reste relève du décret. Nous saisirons le Conseil constitutionnel pour lui demander de délégaliser ces dispositions et de vous obliger à les prendre par décret.

Enfin, vous défendez aujourd’hui votre projet de loi alors que votre collègue le Ministre de l’éducation nationale présentera sa réforme du baccalauréat au Conseil des ministres de la semaine prochaine. M. Mathiot, chargé d’une mission sur la réforme du bac, expliquait à la commission de la culture la semaine dernière que, si ses préconisations étaient retenues, il faudrait nécessairement réécrire le texte que vous nous soumettez aujourd’hui.

Il relevait avec raison que votre projet donnait une place marginale au baccalauréat et que l’entrée à l’université se déciderait essentiellement à partir des notes du lycée. Nous le savons d’autres réformes sont en cours sur l’apprentissage, ou encore sur le statut des enseignants.

Toutes ces réformes participent d’un projet d’ensemble qui fait système. Il eût été préférable pour la qualité de nos débats et le respect du rôle du Sénat dans le dispositif législatif que le Gouvernement nous le présentât globalement.

Au lieu de cela, nous sommes réduits à examiner, dans l’urgence, des textes qui défilent dans notre assemblée comme des perles qu’on enfile sur un collier.

Cette tactique de saturation de l’espace législatif par un déferlement continu de textes partiels imposés dans le cadre de la procédure accélérée est, sans conteste, réfléchie. Je pense même qu’elle est de la part de l’exécutif, une stratégie politique pour asphyxier le Parlement et étouffer toute mobilisation populaire.

Elle aboutit néanmoins à des projets et des dispositifs élaborés dans la précipitation et sans réelle étude d’impact. En l’occurrence, vos services et ceux des universités sont incapables de nous expliquer de quels moyens ils vont disposer pour analyser la grande masse des dossiers de candidature ou mettre en place des dispositifs d’accompagnement pédagogique. À ces problèmes matériels s’ajoutent les interrogations légitimes des spécialistes qui doutent des capacités du nouveau logiciel à trier les huit millions de vœux non hiérarchisés des lycéen-ne-s.

À tout le moins et avant de lancer cette nouvelle plateforme, il eut été de bonne politique d’analyser dans le détail le fonctionnement de celle qu’elle remplace, APB. Ainsi, alors que la réforme est lancée, votre service des systèmes d’information et des études statistiques vient seulement de publier les résultats d’une enquête sur les choix d’orientation après le bac.

Les enseignants des lycées et des universités, leurs organisations représentatives vous ont alerté sur les difficultés qu’ils pressentent pour organiser la rentrée dans de bonnes conditions. Celle de septembre 2017 a été chaotique, celle de 2018, si nous vous laissons faire, risque d’être apocalyptique !

Madame la ministre, si votre intention est vraiment de trouver une place dans l’enseignement supérieur à tous les nouveaux bacheliers, comme vous l’avez déclaré à plusieurs reprises, alors vous n’avez pas besoin de cette loi, mais il vous faut dégager rapidement des moyens supplémentaires. Et si vous ne savez pas comment trouver les 500 millions d’euros nécessaires sur 5 ans, demandez à Monsieur le ministre de l’économie un conseil, lui qui a réussi l’exploit de trouver 4 milliards d’euros pour les 1% les plus riches en supprimant l’ISF.

Pour conclure, je souhaite m’adresser à vous cher-e-s collègues. Agissons en responsabilité et ne prenons par le risque d’être tenu-e-s pour responsable des dysfonctionnements à venir. Au su des problèmes constitutionnels, juridiques, organisationnels et matériels que pourraient poser ce projet de loi, nous vous proposons de le déclarer irrecevable.

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