La Grande Sécu : dernier jeu de mots du pouvoir macronien

Il y a 5 mois, le 1 février 2022

Par Pierre Laurent

Le mot de Pierre Laurent :
Ces derniers mois, une nouvelle offensive politique gouvernementale en vue de la présidentielle est passée presque inaperçue. Avec leur projet de « Grande Sécu », les macronistes réalisent un tour de force : précipiter la casse de notre système de protection sociale, tout en prétendant œuvrer pour son extension ! J’ai demandé au Dr Michel Limousin, spécialiste des enjeux de santé et protection sociale, de nous donner son point de vue sur les arguments à opposer à cette nouvelle escroquerie intellectuelle du « Président des ultra-riches ».

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La Grande Sécu : dernier jeu de mots du pouvoir macronien

par le Dr Michel Limousin*

 

L’art principal de Macron, c’est le glissement sémantique. Avec la proposition de « Grande Sécu », nous voici sur son terrain de jeu.

Les communistes depuis longtemps – ils ne sont pas les seuls – proposent un élargissement de la prise en charge des dépenses de santé des citoyens. C’est ce que nous appelons « le 100% Sécu ». Il s’agit que disparaissent non seulement tous les restes à charge des familles, mais encore que ce que financent les complémentaires soit intégré dans la prise en charge réalisée par l’Assurance maladie.

Cela signifie : disparition des tickets « modérateurs », disparition de toutes les petites taxes qui se sont ajoutées d’années en années sur les consultations et examens complémentaires, sur les hospitalisations même prises en charge en principe à 100%, disparition des honoraires libres et de tous les dépassements d’honoraires. Toutes ces sommes finissent par représenter plusieurs milliards d’euros à la charge des familles.

L’invraisemblable taxation des assurés sociaux passant aux urgences hospitalières depuis cette année est l’avatar le plus récent inventé par le gouvernement actuel. Dans la perspective du « 100% Sécu », les complémentaires mutuelles seraient intégrées à l’Assurance maladie : disparaitraient les frais de gestions de ces mutuelles, leurs frais de publicité et les personnels de ces mutuelles, pour la part « complémentaire » de leur activité seraient intégrés aux personnels de la Sécurité sociale.

On pourrait résumer ainsi la situation nouvelle : tout ce qui est prescrit sera payé intégralement par la Sécurité sociale via le Tiers payant. Il n’y aurait donc plus de cotisations mutualistes ou assurantielles pour les familles : cela constituerait une économie significative pour elles et particulièrement pour les personnes âgées qui voient leurs cotisations augmenter au fur et à mesure que l’âge avance et que les risques s’accroissent. En effet si le financement de la Sécurité sociale est assis sur les profits des entreprises, le financement des complémentaires est quant à lui, assis sur les revenus des ménages ou sur la valeur ajoutée des entreprises pour les conventions collectives. Il n’y aurait donc que la cotisation sociale qui n’est ni un salaire, ni un impôt, ni une prime mais une part des profits que se réapproprient les travailleurs et dont le montant est calculé à partir des salaires, pour répondre à leurs besoins.

Il y a deux raisons principales à cette proposition. La première est qu’une bonne couverture des dépenses de santé est favorable au bon développement général de la société. Elle participe au développement des capacités humaines. Avoir une population dont la santé est en quelque sorte garantie par un bon accès aux soins est un facteur de développement de toute la société y compris de son économie. Le financement par la cotisation prélevée sur les lieux mêmes de la création de richesses à savoir l’entreprise est de nature à booster cette richesse. Ce sont les humains qui créent la richesse et le capital, aussi indispensable soit-il, ne saurait accaparer la richesse produite au détriment de l’humain.

C’est bien parce que la Sécurité sociale a été créée à la Libération que les années qui ont suivi, ont connu un développement économique formidable. Le développement économique de la société en dépend. Il en est de même aujourd’hui. C’est donc une ambition révolutionnaire parce que la Sécurité sociale est un objet politique, pas un supplément d’âme de l’activité économique. Faire du « 100 % Sécu » un objectif politique, c’est poser que la Sécurité sociale est en soi une dynamique essentielle de la transformation sociale. Qu’elle n’est pas subordonnée à des conditions qui lui échappent (coût du travail, endettement public, croissance du PIB) et qui détermineraient son niveau et son périmètre d’application. Au contraire, la réponse aux besoins sociaux définit l’ensemble des conditions qui permettent une meilleure efficacité de la production.

La deuxième raison est que ce système où chacun cotise selon ses moyens et reçoit selon ses besoins est la meilleure façon d’offrir à tous ce progrès en ouvrant des droits. La solidarité transgénérationnelle se met alors en place de même qu’une solidarité sociale : tous ont accès aux soins. Les systèmes des restes à charge et des cotisations complémentaires variables selon les risques sanitaires individuels vont à l’encontre de ce progrès. On voit bien qu’alors les inégalités sociales de santé, voire territoriales, se creusent lorsque la prise en charge diminue comme c’est le cas aujourd’hui.

Cette idée que nous avons avancée s’est développée dans la population et est devenue une aspiration très majoritaire. La crise de la Covid 19 depuis deux ans a montré la solidité des systèmes solidaires, leur efficacité malgré les politiques austéritaires accumulées depuis des années. Il y a une aspiration à une couverture universelle efficace. On a bien vu que ce ne sont pas les assurances complémentaires qui sont venues au secours des gens mais l’Assurance maladie. L’idée que la prise en charge complète favoriserait le gaspillage n’est plus opposée.

Le concept qui affirmait que les cotisations sociales sont des « charges » (donc charges insupportables) pour l’économie n’est plus crédible. Le capital doit en rabattre. Dans ces conditions nouvelles, la seule solution pour lui est de faire des propositions qui contournent le projet en ayant l’air de le soutenir. C’est le principe du glissement sémantique macronien : faire des propositions qui reprennent le vocabulaire mais qui détournent l’idée. C’est ici qu’apparaît la proposition de « Grande Sécu ».

En fait Macron reste sur la proposition avancée par les institutions internationales (Banque mondiale, FMI) à savoir les trois piliers : couverture publique obligatoire, couverture complémentaire obligatoire, sur-complémentaires volontaires. La proposition de « Grande Sécu » prétend regrouper les différents financements y compris les mutuelles et les institutions de prévoyance mais ne prendra en charge que la partie de base des soins. Le Haut Conseil pour l’avenir de l’Assurance maladie (HCAAM) a planché sur le sujet : il déroule quatre scénarii différents de mise en œuvre de la réforme.

Le premier propose des réformes visant à répondre à certaines limites du système actuel, sans modifier son architecture. C’est un système de panier de soins qui se met en place, une solution proche de ce que défend le célèbre Professeur Grimaldi. Et le financement proposé est pour l’essentiel la fiscalisation mettant complètement la Sécurité sociale dans les mains de l’État (proposition proche de celle de Mélenchon). La perspective est la suppression de la cotisation sociale. Le deuxième instaure une assurance privée obligatoire, universelle et mutualisée. Le troisième, celui dit de la «Grande Sécu», augmente les taux de remboursement de la Sécurité sociale, supprime les tickets modérateurs et autres participations des patients. Enfin, la dernière piste est celle d’un décroisement des domaines d’intervention de la Sécurité sociale et des assurances privées.

Le HCAAM s’est également penché sur les améliorations de la couverture prévoyance, compatibles avec chaque scénario. En termes de financement, si le choix d’une nouvelle injection de produit de TVA est fait, la perspective d’un relèvement du taux normal est ouverte, la France n’étant pas au maximum des 25 % autorisés. Ce seront alors les familles qui paieront cet impôt le plus inégalitaire qui soit. Si cela passe par la CSG, il faudra bien constater une perte de recettes au niveau de l’impôt sur le revenu de par la déductibilité de ce supplément éventuel de contribution. Il faudra alors augmenter la fiscalité ou alors réduire les dépenses publiques. Si l’on reste sur la base de 22 Mds d’euros (chiffre évoqué en coût de la réforme), cela donne un peu plus de 11 % du produit net de la TVA attendu pour 2022 et deux points de CSG pour le moins puisque le rendement attendu de la contribution est de 133 Mds d’euros pour 2022.

Globalement dans les quatre scénarii proposés et singulièrement celui de « Grande Sécu », on se dirige vers moins de cotisations sociales et d’abord patronales, vers une étatisation complète de la Sécurité Sociale, vers un recul complet de la démocratie sociale (les salariés n’auront définitivement plus voix au chapitre), vers un recul de la couverture sociale, vers un transfert des dépenses sur les familles et vers des perspectives de privatisation du système social. Tout le contraire de ce qu’on peut souhaiter.

 

*Michel Limousin est membre de la Commission santé et protection sociale du PCF, rédacteur-en-chef des Cahiers de santé publique & de protection sociale.

Demande de transparence sur l’offre d’achat entre Bolloré Africa Logistics et Mediterranean Shipping Company

Il y a 5 mois, le

Par Pierre Laurent

J’ai attiré l’attention de M. le Ministre de l’Économie, des Finances et de la Relance sur l’offre d’achat de Bolloré Africa logistics (BAL) par la multinationale Mediterranean Shipping Company (MSC). BAL est un acteur dominant dans le domaine des ports et des chemins de fer dans de nombreux pays d’Afrique, notamment à l’intérieur de la […]

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J’ai attiré l’attention de M. le Ministre de l’Économie, des Finances et de la Relance sur l’offre d’achat de Bolloré Africa logistics (BAL) par la multinationale Mediterranean Shipping Company (MSC).

BAL est un acteur dominant dans le domaine des ports et des chemins de fer dans de nombreux pays d’Afrique, notamment à l’intérieur de la zone d’influence française. Selon les informations disponibles, le montant de l’offre d’achat de MSC pour l’acquisition de BAL était de 6,5 milliards d’euros au 20 décembre 2021. Pour le moment, on ignore le contenu et les contours de cette acquisition, mis à part que MSC a l’exclusivité jusqu’au 31 mars 2022 et que cette valeur est « net des intérêts minoritaires ».

Il est à noter, à titre d’exemple, que l’article 9.2 de la concession du chemin de fer Abidjan-Burkina Faso stipule que : « Le concessionnaire doit gérer et exploiter lui-même le service concédé conformément à la convention de concession. Le concessionnaire ne peut, à peine de déchéance, céder partiellement ou totalement la concession ou se substituer un tiers sans l’accord préalable de l’autorité concédante, pour l’exercice partiel ou total des attributions ou des compétences qui lui incombent au titre du service concédé. »

J’ai donc demandé au Ministre d’indiquer par conséquent ce que BAL vend. J’ai demandé également si les États africains concessionnaires ont donné leur accord préalable pour l’offre d’achat décrite, et ce en cohérence avec les articles des contrats de concession. En tout état de cause il est à rappeler que l’on ne peut vendre ce que l’on ne possède pas.

D’autre part, il serait plus que souhaitable que les États africains récupèrent à l’issue de leurs contrats de concession tous leurs ports, leurs chemins de fer et leurs autoroutes en vue de se donner les moyens d’un réseau de ports, de chemins de fer et d’autoroutes interconnectés pour rendre efficace le système de transport de biens et de personnes. Il s’agit d’une condition indispensable à un développement endogène mobilisant leurs ressources internes.

 

Question écrite n°26561 : www.senateurscrce.fr/activite-des-senateurs/les-questions-au-gouvernement/les-questions-ecrites/article/demande-de-transparence-au-sujet-d-une-offre-d-achat-impliquant-bollore-africa

Discours du 28 janvier « Impasse militaire et stratégies alternatives pour gagner la paix au Sahel »

Il y a 5 mois, le 31 janvier 2022

Par Pierre Laurent

Dans un contexte de contestation toujours plus forte de la présence militaire française au Sahel, la junte malienne vient d’annoncer le renvoi de l’Ambassadeur de France au Mali. Cela relance le débat sur la stratégie de la France pour la paix et la sécurité collective dans cette région.
Vendredi 28 janvier, invité au colloque Amath Dansokho à l’université de Dakar, j’ai prononcé un discours sur l’impasse militaire dans laquelle s’enferme notre pays, ses conséquences et les moyens d’en sortir par le haut, au bénéfice des peuples et d’un développement partagé.

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« Impasse militaire et stratégies alternatives pour gagner la paix au Sahel »

Discours prononcé le 28 janvier 2022 à l’université de Dakar

 

Seul le prononcé fait foi

 

« Mesdames, Messieurs, chers amis,

Les conséquences désastreuses des frappes franco-britanniques en Libye, appuyées par les États-Unis et l’OTAN en 2011, ont transformé ce pays en terreau du terrorisme, hébergeant des groupes armés et des mafias qui viennent y pratiquer librement le trafic d’êtres humains, l’esclavage, le trafic d’armes et de drogue. Les effets néfastes de cette opération militaire se sont fait sentir dans beaucoup de pays africains, dont le Mali.

En 2013, année du lancement de l’opération Serval la violence était confinée au Nord du Mali, aujourd’hui elle a embrasé le centre, le sud. Si les attaques terroristes y sont légion presque quotidiennement, elles touchent aussi les pays voisins : Niger, Burkina Faso et Côte d’Ivoire. Loin de reculer, cette violence s’est généralisée à tout le Sahel.

Pour un coût exorbitant – près de 1 milliard d’euros par an depuis neuf ans – et plus de 5 000 soldats engagés, les opérations Serval puis Barkhane infligent des pertes aux groupes djihadistes, mais ne font pas reculer la violence ni baisser les pertes humaines. Au contraire, elles ne font que s’accroître : 57 militaires français ont perdu la vie ; plus de 5 000 Maliens, soldats des armées locales ou civils, ont été tués depuis 2015 ; plus de 4 000 l’ont été dans l’ensemble de la région rien qu’en 2020 ; on comptabilise aussi des centaines de milliers de déplacés dans la sous-région.

La situation humaine, politique et économique du Mali s’aggrave. Dans ce contexte de déstabilisation sociale et politique, les islamistes salafistes continuent de développer leur sinistre entreprise, sous le parrainage des pétro-dictatures du Golfe.

Serval a été remplacé par Barkhane, impliquant le Tchad. Face aux nouveaux défis, la réponse a été la création, sous inspiration française, du G5 regroupant les armées du Mali, du Burkina Faso, du Niger, du Tchad et de la Mauritanie.

Présenté comme le nouveau bouclier anti-djihadiste, le G5 ne fait plus illusion, n’innovant en rien par rapport aux stratégies mises en place depuis Serval. Le même aveuglement persiste quant aux causes profondes endogènes et exogènes de la violence au Sahel.

Ce terrible constat démontre, s’il en était besoin, que la primauté ne peut plus aller à l’action militaire avec des objectifs non explicites et imprécis en Afrique, qui ne peuvent qu’amener à une perpétuation des conflits. Beaucoup d’experts militaires expliquent que dans le cadre actuel la présence militaire française au Mali pourrait durer des décennies. Sans parler du coût pour l’État français, cela aurait pour résultat de fragiliser ce pays face aux appétits des multinationales comme c’est le cas en RDC notamment.

Il est maintenant évident que la perspective de la seule réponse militaire est inopérante. L’objectif ne peut plus être simplement de dominer militairement mais de résoudre le conflit. Au bout de neuf ans, les « succès tactiques » ne suffisent plus. On ne peut plus se contenter des propos rassurants d’un Jean-Yves Le Drian évoquant des “victoires” sur les jihadistes.

Il y a nécessité de s’atteler à des solutions politiques et africaines, et commencer à s’attaquer aux racines du conflit, au terreau sur lequel prolifèrent les entrepreneurs de la violence. Les États ont été affaiblis, désarmés par l’ajustement structurel libéral. Ces logiques se poursuivent plus que jamais, et ce ne sont pas les quelques dons ou prêts octroyés par les puissances commanditaires qui changeront la donne.

On nous parle de logiques sécuritaires alors même que la sécurisation de la vie, les conditions de vie des habitants, ne sont jamais abordées.

C’est ce que les parlementaires communistes, dont moi-même n’ont cessé de porter lors des trop rares débats parlementaires qui ont eu lieu.

Sur le volet militaire tout d’abord puisque c’est celui dont nous parlons aujourd’hui. Au sujet de la coopération militaire entre l’État français et ses anciennes colonies, il faut arrêter les faux-semblants et l’hypocrisie. Cela fait plus de 60 ans que la France affirme aider ces pays à s’autonomiser en matière militaire, pour le résultat que l’on connait. Or, les armées africaines ont subi les mêmes logiques de délitement qui ont conduit à affaiblir les États depuis des décennies. Observons d’ailleurs que ces pays, dont le Mali, n’ont pas bénéficié d’un transfert de technologie véritable et efficace à leurs armées nationales. Ces transferts pourraient venir de France et d’ailleurs, en vue de rompre avec une relation quasi-exclusive avec l’ancienne puissance coloniale et de mettre en place des solutions africaines viables. Car il ne s’agit pas de remplacer une puissance tutélaire par une autre. Un retrait des troupes françaises devrait s’inscrire activement dans une telle démarche et ne pas être remis aux calendes grecques, dans une démarche concertée et organisée avec les autorités maliennes. La priorité doit aller vers le désarmement général de tous les groupes armés et le départ des troupes étrangères, s’inscrivant ainsi dans la feuille de route de Lusaka 2016 adoptée par l’Union Africaine qui vise à faire taire les armes sur le continent, et contient beaucoup de propositions concrètes pour y parvenir. Nous devons tirer les leçons et tourner la page de Barkhane, car l’impasse est certaine. Il faut créer les conditions d’un départ programmé de nos troupes, afin de lui substituer un nouvel agenda politique, économique et de sécurité pour le Mali et la région. Notre appui militaire doit être recentré sur le soutien aux armées locales, en retenant la formule d’un comité d’état-major conjoint des forces africaines qui ne soit pas une courroie de transmission de puissances étrangères. Depuis 2013, le Parti communiste français et ses parlementaires n’ont cessé d’alerter sur les dangers et le risque d’impasse de la démarche militaire au Mali à travers Barkhane, 42ème intervention de la France depuis les indépendances africaines. Comme je viens de l’évoquer nous portons d’autres choix pour créer les conditions d’un désengagement effectif avec un agenda de coopération car la sécurisation des conditions de vie est une des clefs pour le terreau des confits et des violences. Le fait de ne pas avoir pris en compte ces propositions nous amènent aujourd’hui dans une situation catastrophique, en premier lieu pour le Mali et les pays aux alentours mais aussi la France dont l’image s’est considérablement dégradée.

D’autres logiques doivent être mises en place aussi par exemple du point de vue fiscal. Ainsi la Sénatrice communiste Michèle Gréaume, en février de l’année dernière lorsqu’avait lieu au Sénat un débat sur l’Opération Barkhane faisait état au gouvernement français  d’une initiative du Bureau du conseiller spécial pour l’Afrique de l’ONU, ses représentations permanentes de l’Afrique du sud et du Nigeria ainsi que l’Union africaine au sujet des flux financiers illégaux participant chaque année à la fuite de 88,6 milliards de dollars du continent. Cela représente presque autant que les rentrées annuelles combinées de l’APD et des investissements étrangers en Afrique. Parmi les recommandations de ce document, on retrouve des éléments centraux comme la suppression des paradis fiscaux offshore, qui permettent un accès rapide aux richesses illégalement acquises, mais aussi un renforcement des dispositifs de restriction de circulation des armes. De plus, la question de l’opérationnalisation du fonds spécial de l’Union africaine de prévention et de la lutte contre le terrorisme est posée. Enfin, cette feuille de route fait de la lutte contre la corruption, du renforcement institutionnel des États et du renouvellement des élites politiques une priorité. Nous avons demandé à ce que le gouvernement français appuie une telle démarche et nous nous sommes heurtés à un refus catégorique en la matière.

Il est urgent que soit sécurisée la vie grâce à l’accès à l’éducation, à un système de santé solidaire, à des services et des biens publics. En permettant aux Africains de reprendre la maîtrise des richesses du sol et du sous-sol, de leur souveraineté. L’ensemble de nos efforts doit être tourné vers la coopération, le transfert des savoirs, des compétences, permettre de produire sur place, favoriser une économie de réponse aux besoins vitaux. Il faut donc cesser d’interférer dans les systèmes monétaires, donner la priorité à la lutte contre l’évasion fiscale qui est un véritable pillage du continent. Plutôt que de faire des réformes en trompe l’œil du franc CFA, il s’agirait plutôt de donner la parole aux peuples et aux parlements africains concernés, pour qu’ils choisissent quelle voie ils veulent suivre en la matière. C’est ce que les sénateurs et les députés communistes ont défendu comme point de vue face à un gouvernement qui était à la peine pour argumenter.

C’est aussi, en matière monétaire, de changer au FMI les critères d’allocation des droits de tirage spéciaux (DTS) en vue d’atténuer l’impact à moyen et long terme des vulnérabilités structurelles des pays du Sud, dont les pays africains et une réaffectation beaucoup plus importante qu’aujourd’hui des DTS non utilisés. Les sénateurs communistes ont à mon initiative fait une proposition de résolution en ce sens.

C’est aussi changer de braquet en matière d’Aide publique au développement. Mon ami, le député communiste, Jean-Paul Lecoq développera également à ce sujet mais je voudrais me faire écho de quelques points que j’ai soulevé lors du dernier débat parlementaire. Une politique d’aide au développement n’a de sens que si elle s’accompagne d’un changement d’approche global de l’accès au financement, à la fiscalité et à la création monétaire des pays bénéficiaires de cette aide. La seule APD ne suffira pas à leur développement. C’est ce que je viens de soulever. Une fois cette limite posée il reste quand même beaucoup de choses à dire.

Il en est ainsi de la fiscalité par exemple. La Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced) regrette depuis des années que la communauté internationale néglige la fiscalité en tant qu’enjeu de développement. C’est pourquoi j’ai avec mes collègues sénateurs communistes, proposé que pas moins 10 % de l’aide publique au développement (APD) française soit dédiée au soutien au renforcement des systèmes fiscaux des pays en voie de développement, sans que là encore je ne sois entendu ni par le gouvernement, ni par la majorité sénatoriale de droite.

Plus généralement la politique de développement ne doit pas servir d’enrobage pour enjoliver des interventions militaires françaises en Afrique, qui sont au nombre de quarante-deux depuis le début des indépendances. Permettez-moi également d’évoquer le fait que la France tient, de fait, le stylo en ce qui concerne les résolutions de l’ONU traitant des pays de son pré carré. Si, dans l’absolu, nous ne sommes pas hostiles aux appuis militaires dans le cadre des Nations unies, nous gardons à l’esprit cet état de fait, qui jette souvent un doute sur ceux-ci.

Dans la conception néocoloniale qui imprègne le palais de l’Élysée, quel qu’en soit les locataires les plus contemporains, de Mitterand, à Chirac, de Sarkozy à Hollande et jusqu’à Macron, il y a la croyance que c’est par les armes et les coups tordus que l’on peut maintenir une politique de puissance dans les domaines militaire, stratégique, économique.

Si des intérêts privés qui sont de mèche avec la France officielle, tirent bel et bien profit d’une telle politique, dans des liens incestueux et dans une grande opacité, la réalité est que l’on observe un recul de la place de notre pays en Afrique. Et s’ajoute à cela de manière évidente depuis quelques temps, un effondrement de l’image de l’État français, et par ricochet de son armée, auprès des populations africaines. Le sentiment de toute puissance rend aveugle et le gouvernement français est incapable d’envisager même une autre politique. Tout juste est-il contraint de manœuvrer pour donner quelques gages. Ainsi M. Macron, à la suite de son discours d’Ouagadougou de 2017, a-t-il fait quelques gestes pour lever des irritants politiques, je pense à la restitution des œuvres. Mais les faits sont têtus et depuis 2017, les actes de M. Macron n’ont eu de cesse d’être en contradiction totale avec son discours de rupture. Du soutien à la dictature de père en fils au Tchad, du soutien au jouet de la France qu’est l’autocrate d’Abidjan Alassane Ouattara, aux deals passés avec Kagamé, jusqu’aux sanctions intolérables contre le Mali, tout démontre que rien ne change réellement, si ce n’est que l’on passe d’une logique de Françafrique à une logique plus large de soutien aux acteurs privés transnationaux, à une sorte de « MultinationaleAfrique » comme le dit Jean-Paul Lecoq.

Permettez-moi un mot sur les sanctions iniques dont est victime le peuple malien et dont souffrent aussi les peuples limitrophes, dont celui du Sénégal, de la part de la CEDEAO et de l’Union européenne.

Ces sanctions en plus d’être préjudiciables pour les populations sont un grave non-sens du point de vue du combat contre les entrepreneurs de violence djihadistes notamment. Établir un embargo pour affaiblir des alliés, bienvenue en absurdie…

Dans  l’intérêt des peuples et pour mener à bien la lutte contre les obscurantistes violents j’appelle à la levée immédiate de ces sanctions et les peuples et dirigeants à quelques niveaux que ce soit, à ne pas les respecter, à passer outre.

Je vous remercie. »

L’espace, notre bien commun ? Un autre regard sur Don’t look up

Il y a 5 mois, le 24 janvier 2022

Par Pierre Laurent

Sorti pendant les Fêtes avec à l’appui toute la force de frappe de Netflix, porté par un prestigieux casting, le film Don’t look up : Déni cosmique s’est diffusé comme une traînée de poudre dans des millions de foyers. Au niveau mondial, il s’agit du deuxième film le plus vu de l’histoire de la plateforme. Dans le film, la comète « tueuse de planètes » qui doit frapper la Terre agit comme une puissante métaphore du dérèglement climatique, de la menace grandissante que beaucoup refusent obstinément de voir. Mais à travers l’histoire de cette menace venue des profondeurs de la galaxie, Don’t look up nous parle aussi de l’espace, de sa gestion par les humains, de son appropriation par les nouvelles puissances financières. Il s’agit d’un véritable enjeu d’avenir pour l’Humanité.

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Sorti pendant les Fêtes avec à l’appui toute la force de frappe de Netflix, porté par un prestigieux casting, le film Don’t look up : Déni cosmique s’est diffusé comme une traînée de poudre dans des millions de foyers. Au niveau mondial, il s’agit du deuxième film le plus vu de l’histoire de la plateforme.

La presse s’en est largement fait écho, saluant cette satire réussie d’un monde confronté à sa fin prochaine. Dans le film, la comète « tueuse de planètes » qui doit frapper la Terre agit comme une puissante métaphore du dérèglement climatique, de la menace grandissante que beaucoup refusent obstinément de voir.

Tirant jusqu’au bout le fil de son scénario apocalyptique, le réalisateur Adam Mackay, proche de Bernie Sanders et de la gauche américaine, dresse un portrait sans concession des grands maux de notre époque. Du cynisme de la Maison-Blanche à l’irresponsabilité des médias d’infotainment, en passant par les effets néfastes des réseaux sociaux sur le débat public, tous les phénomènes les plus marquants de la dernière décennie sont reproduits à l’écran avec un humour grinçant.

Pour ma part je voudrais revenir sur un autre thème structurant du film, qui n’a pourtant fait l’objet que de peu de commentaires. A travers l’histoire de cette menace venue des profondeurs de la galaxie, Don’t look up nous parle aussi de l’espace, de sa gestion par les humains, de son appropriation par les nouvelles puissances financières. Il s’agit d’un véritable enjeu d’avenir pour l’Humanité.

Parodiant à la fois Steve Jobs, Mark Zuckerberg et Elon Musk, le personnage de l’excentrique milliardaire Peter Isherwell vient servir le propos du réalisateur sur les appétits privés grandissants engendrés par la conquête spatiale. Le PDG va jusqu’à imposer à Meryl Streep, grimée en présidente des États-Unis, de ne pas faire dévier la comète, espérant ainsi pouvoir exploiter les précieuses ressources minières qu’elle contient.

 

L’espace, bientôt privatisé ?

Au-delà des choix narratifs du film, le poids grandissant des sociétés privées dans la conquête spatiale s’est illustré à de nombreuses reprises ces dernières années, qu’il s’agisse des tentatives spatiales d’Elon Musk, de Jeff Bezos ou encore de Richard Branson. Comme le remarquait récemment le magazine Capital, « jadis, faire décoller des fusées était le fait des États. Mais depuis quelques années, les rois de la tech s’y sont mis à leur tour, avec un succès phénoménal ». En fait, ces champions du « libre capitalisme » pillent aisément, au passage, le savoir-faire accumulé par les États (en l’occurrence la NASA).

Du tourisme spatial aux expéditions sur Mars, en passant par l’implantation de colonies lunaires, les projets de ces grandes fortunes ne manquent pas pour les décennies à venir. Leurs ambitions sont rendues possibles, en premier lieu, par les progrès techniques fulgurants dans le secteur aérospatial, associés à un abaissement des coûts. Lanceurs réutilisables, diminution de la taille des satellites… Le prix au kilogramme pour une mise en orbite est passé ces dernières décennies de 200 000 à seulement 10 000 dollars.

Par ailleurs depuis une vingtaine d’années, les opérateurs étatiques, confrontés au dogme de la réduction des dépenses publiques, ont appris à travailler plus étroitement avec les entreprises privés, d’abord comme simples sous-traitantes, aujourd’hui comme partenaires de premier plan. De fait la puissance financière de ces nouveaux magnats alimente désormais pleinement les projets de conquête spatiale : en une vingtaine d’années, les investissements dans les entreprises spatiales sont passés de 1 à 186 milliards de dollars.

Et pourtant, l’engagement et l’investissement publics de long terme ont été indispensables à Elon Musk, par exemple, pour mettre sur pied ses projets. Encore aujourd’hui, son entreprise SpaceX vit essentiellement de commandes publiques. Autrement dit, nous assistons actuellement à l’appropriation par des intérêts privés du fruit de décennies d’investissement public, intégralement financé par les contribuables.

La dépendance des capitalistes aux États n’est pas seulement financière. Selon les conventions internationales en vigueur, tout lancement spatial ne peut être effectué que sous l’autorité et la responsabilité d’un État. Celui-ci assume les conséquences légales du lancement mais aussi de l’ensemble des activités qui en résulteront dans l’espace. Si les puissants de ce monde sont en bonne voie pour s’approprier l’accès au cosmos, c’est donc en premier lieu grâce à la bénédiction de nos propres gouvernements…

 

Le traité de 1967 remis en cause

Le processus de privatisation à l’œuvre n’est pas sans lourdes conséquences sur les équilibres mondiaux. Il y a 55 ans en pleine Guerre froide, les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Union soviétique se mettaient d’accord pour attribuer un statut spécifique à l’espace extra-atmosphérique, à la Lune aux corps célestes. Le traité de 1967 affirme ainsi l’espace comme « res communis omnium » (bien commun de tous), consacrant le droit à sa libre exploration et à sa libre utilisation. Surtout, il pose le principe de non-revendication : l’espace étant bien « l’apanage de l’Humanité », nul ne peut se l’approprier. Pendant longtemps, ce statut unique de l’espace a permis de limiter les dangers notamment en matière militaire.

Malheureusement ce texte fondateur est toujours plus remis en cause. Sa faiblesse principale, à savoir l’absence d’instance internationale de coordination et de contrôle, est exploitée par les grandes puissances, États-Unis en tête pour pousser les feux de la marchandisation du cosmos. Ainsi en 2015, Barack Obama signe le Space Act, qui autorise les états-uniens à extraire des ressources de l’espace et à les commercialiser. Depuis, de nombreux pays dont le Luxembourg en 2017, les Émirats Arabes Unis en 2019, le Japon l’an dernier ont avancé sur la même voie. A l’instar de nombreux scientifiques, je juge cette situation extrêmement dangereuse. Sous la pression de puissants intérêts privés, les États sont en train de détricoter le Traité de l’espace, principale garantie pour notre sécurité collective.

 

De l’embouteillage spatial aux risques de confrontation militaire

L’engouement actuel pour la conquête spatiale et la marchandisation de l’espace posent des problèmes très concrets, à commencer par le risque accru de collision entre les engins qui gravitent de plus en plus nombreux autour de notre planète.

Selon le Centre National d’Études Spatiales, depuis 1957 11 537 satellites ont été lancés. La moitié sont encore en orbite, mais seuls 2 200 sont encore en fonctionnement. Et les chiffres sont toujours plus vertigineux. Avec le seul projet Starlink d’Elon Musk, 1 500 satellites sont déjà en orbite ; ils devraient être à terme au nombre de 42 000 !

Dès lors le risque de collision s’accroît chaque jour un peu plus. Au-dessus de nos têtes à une vitesse de 28 000 kilomètres à l’heure, gravitent déjà plus de 100 millions d’objets, la plupart ne mesurant que quelques centimètres. Chaque satellite détruit par collision entraîne la formation de centaines de débris, pouvant eux-mêmes causer de nombreux dégâts et entraîner des réactions en chaîne. Si rien n’est fait pour nous en prémunir, l’orbite basse, sur laquelle gravitent la plupart des satellites, pourrait ainsi devenir inutilisable…

Malgré ce risque aucune coopération internationale n’a été impulsée à ce jour, pour mettre en place un aiguillage de l’espace, sur le modèle de la régulation de l’aviation civile. Pire, l’absence de coopération internationale sur ces enjeux majeurs se double d’une véritable militarisation de l’espace ! La dépendance de plus en plus forte des économies et des troupes militaires aux systèmes de géolocalisation, tout comme le perfectionnement des outils balistiques, amènent le militaire à investir toujours davantage l’espace comme champ de confrontation possible.

La création de Space Army par les États-Unis rompt brutalement avec l’article 4 du Traité de 1967, affirmant l’usage uniquement pacifique de l’espace. La France a décidé de suivre cette voie, avec la mise en place du corps d’armée spatial par Emmanuel Macron, rattaché à l’Armée de l’Air.

 

Que fait la France ?

Les digues cèdent les unes après les autres, et les dangers grandissent. Si l’on ne veut pas faire de l’espace un nouveau Far West où règnerait la loi du plus fort, une nouvelle initiative multilatérale est nécessaire, réaffirmant l’espace comme bien commun de l’Humanité.

En tant que puissance spatiale de premier plan, la France pourrait jouer un rôle déterminant. Ainsi, nous sommes l’un des seuls pays au monde à disposer d’une loi sur la responsabilité des opérateurs de satellites, qui les oblige à garantir leur gestion tout au long de leur cycle de vie. Ces dispositions mériteraient d’être transposées aux plans européen et mondial.

Plus globalement à l’occasion de la présidence française de l’UE, notre pays peut et doit agir, avec l’Agence Spatiale Européenne, en faveur de la préservation de l’espace des logiques marchandes et militaires. En agissant de la sorte, la France retrouverait de la voix et de la grandeur sur la scène internationale.

 

Alors bien sûr comme dans le film d’Adam Mackay, nous pourrions décider de ne rien voir, de ne pas nous préoccuper de l’espace et de ce qui s’y jouera dans les années à venir. Nous pourrions décider de laisser faire, de confier aux appétits privés la gestion de cette nouvelle frontière.

Mais si nous faisions ce choix, je crains bien que nous ne connaissions le même sort funeste que les protagonistes de Don’t look up, victimes de leur incapacité à coopérer au service de l’intérêt général humain.

Alors gardons les yeux ouverts, et agissons ensemble pour préserver l’espace, ce bien commun de l’Humanité.

Manque de moyens alloués à l’Éducation nationale – satisfaire des revendications d’intérêt général

Il y a 5 mois, le 21 janvier 2022

Par Pierre Laurent

Alors que le monde de l’éducation est cette semaine encore fortement mobilisé, j’ai attiré l’attention du Ministre de l’Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports sur les moyens alloués aux premier et second degrés par l’Éducation nationale à Paris. À Paris comme dans de nombreux autres endroits en France, il y a un manque […]

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Alors que le monde de l’éducation est cette semaine encore fortement mobilisé, j’ai attiré l’attention du Ministre de l’Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports sur les moyens alloués aux premier et second degrés par l’Éducation nationale à Paris.

À Paris comme dans de nombreux autres endroits en France, il y a un manque manifeste de professeurs titulaires constaté, pour couvrir notamment les besoins de remplacement et les besoins de professeurs spécialisés à l’intérieur des réseaux d’aides spécialisées aux élèves en difficulté (RASED), pour venir en aide à des élèves qui ont largement subi des conditions d’étude dégradées. Par ailleurs, les écoles souffrent du manque de moyens affectés au remplacement d’enseignants en cette période de crise sanitaire, ce qui entraîne de nombreuses absences, avec à la clé des journées de classe perdues pour les élèves.

Il est à noter qu’en 2020–2021, le Ministère de l’Éducation nationale avait déjà imposé à l’Académie de Paris la suppression de 117 postes dans l’enseignement secondaire, dont 36 postes dans les collèges, en dépit d’une hausse des effectifs d’élèves et que pour l’année 2021–2022, la dotation horaire globale (DHG) de Paris a été diminuée de 468 heures, soit 26 suppressions de postes supplémentaires.

Pourtant de très nombreuses fois les parents d’élèves, les enseignants et leurs représentants ainsi que le Conseil de Paris se sont prononcés pour que des moyens humains soient débloqués afin de prévenir les conséquences de la crise sanitaire, mais aussi pour cesser la dégradation du service public de l’éducation. Tous ces acteurs souhaitent qu’aucune baisse de la dotation horaire globale des collèges ne soit à déplorer pour l’année 2022-2023, et que celle-ci soit au contraire augmentée afin d’améliorer les conditions d’apprentissage et d’enseignement, tout en répondant aux besoins engendrés par la crise sanitaire.

Ils souhaitent également que soient créés des postes de professeurs titulaires dans le premier degré pour couvrir les besoins, et notamment pour disposer de brigades de remplacement en nombre suffisant. Ils estiment par ailleurs que la baisse de la démographie scolaire doit être saisie comme une opportunité pour abaisser le nombre d’élèves par classe plutôt que pour en fermer. Enfin ils pensent que dans le cas des écoles maternelles, la baisse de la démographie scolaire soit compensée par l’ouverture de très petites sections (TPS) permettant aux enfants de moins de 3 ans de bénéficier d’une scolarité anticipée, en particulier dans les quartiers populaires où l’accès à la culture scolaire dès le plus jeune âge constitue un enjeu majeur.

J’ai demandé au Ministre ce qu’il comptait faire en vue de satisfaire ces revendications qui visent la satisfaction de l’intérêt général.

 

Question écrite n°26386 : https://senateurscrce.fr/activite-des-senateurs/les-questions-au-gouvernement/les-questions-ecrites/article/satisfaire-des-revendications-qui-visent-la-satisfaction-de-l-interet-general

Ivry par toutes et tous

Il y a 6 mois, le 15 janvier 2022

Par Pierre Laurent

Le mot de Pierre Laurent :
Abstention, crise de la politique, mise en scène présidentielle très éloignée des attentes populaires… La démocratie est en souffrance. Comment réengager la mobilisation politique populaire ?
Comme bon nombre de maires et de militant·es, Philippe Bouyssou est confronté à ces questions. Dans sa ville d’Ivry-sur-Seine, commune populaire de 65 000 habitant·es aux portes de Paris, il a pu conduire une expérience politique nouvelle lors des dernières élections municipales, avec la mise en place d’un tiers citoyen.
Cette expérience, comme d’autres que nous tenterons de présenter au fil des mois à venir, a tenté de répondre aux aspirations de nombre de nos concitoyen·nes à intervenir, tout en s’inscrivant dans la longue histoire des pratiques de politisation populaire dans notre pays. L’expérience ivryenne mérite d’être davantage connue ; je remercie Philippe Bouyssou d’avoir bien voulu partager ses réflexions à ce sujet.

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Ivry par toutes et tous

Par Philippe Bouyssou*

 

Les élections départementales et régionales en juin 2021 ont été marquées par un nouveau record d’abstention : seul un tiers du corps électoral s’est rendu aux urnes. Un taux de participation largement inférieur aux scrutins de 2015, qui avaient mobilisé plus de la moitié des inscrit·es. De manière générale, l’abstention progresse à chaque élection depuis 20 ans et aucun scrutin n’est épargné. Quels sont les ressorts de ce glissement inquiétant ?

Il en va d’abord du ressenti de la population, qui interroge la capacité des organisations politiques à améliorer ses conditions de vie. Face à la crise économique et au dérèglement climatique, des gouvernements de droite comme de gauche se sont succédés cette dernière décennie, sans parvenir à faire reculer le chômage, la précarité et le réchauffement climatique. Dès lors, c’est la promesse politique selon laquelle les générations futures vivraient mieux que les précédentes qui s’est effondrée.

Le sentiment de défiance vis-à-vis du politique se nourrit ensuite du nombre croissant de scandales et d’affaires financières révélées par les médias. Il n’est plus seulement question de désillusion, mais de méfiance, voire de dégout, qui accentue pour sûr la perception d’une classe politique déconnectée des réalités du quotidien de la population. Et pourtant, chaque jour, des projets culturels et sportifs imaginés par les associations et les collectifs d’habitant·es, aux solidarités concrètes et informelles qui animent les quartiers populaires, la « chose » politique s’exprime partout sur le territoire. Alors, comment contribuer à renforcer ces dynamiques et les faire converger vers un mouvement pour l’émancipation ?

 

Partager les pouvoirs

Nous avons tenté, avec humilité, à l’échelle d’Ivry, de formuler une réponse à cette question lors des élections municipales en 2020, alors qu’une liste d’union rassemblant le PS, la France insoumise et EELV nous faisait face. Notre conviction : aucun changement majeur de société n’interviendra sans l’engagement du plus grand nombre. Notre ambition : passer un nouveau cap dans le partage des pouvoirs avec les habitant·es. Le moyen : ouvrir l’animation, les choix stratégiques de la campagne et enfin la liste à un « tiers citoyen ».

Une seule condition pour l’intégrer, ne pas être membre d’une organisation politique. Ainsi, durant plusieurs semaines, des Ivryen·nes ont été désigné·es par les habitant·es dans chaque quartier. Quelque 221 personnes se sont engagées dans ce processus, proposant jusqu’à huit noms susceptibles de rejoindre la liste. La démarche a révélé plus de 200 candidatures, pour « seulement » 16 possibilités en position éligible, dont 5 au sein de l’exécutif municipal. Chaque candidature a ensuite été étudiée par l’ensemble du collectif de campagne, de sorte à constituer une équipe au plus proche de la réalité d’Ivry, notre ville populaire aux portes de Paris.

Le soir du premier tour, les Ivryen·nes nous ont placés largement en tête avec 48.65% des suffrages exprimés. Depuis notre victoire et le ralliement d’EELV dans l’entre-deux tours, je mesure chaque jour, dans l’exercice de mon mandat, la richesse de leurs analyses et apports dans les débats de la majorité. Je le dis avec fierté, aucune équipe municipale n’a jamais été autant aux couleurs d’Ivry et de ses engagements.

 

« Il est encore temps de passer du bon côté de la barrière »

Mais je mesure aussi toute la violence qui se déchaîne à leur encontre, notamment les jeunes élu·es issu·es des quartiers populaires. En réalité, ce qui alimente les discours racistes et anti-jeunes de l’opposition – de droite comme de gauche – c’est que des enfants qui ont grandi dans des familles modestes, témoins de l’Histoire de l’immigration, occupent à Ivry toute la place qui leur revient de droit en France : celle de décider, d’exprimer une parole politique et d’être élu·es.

Bien sûr, cette expérience de partage réel du pouvoir constitue un véritable défi démocratique. Elle est aussi complémentaire du partage du pouvoir avec les habitant·es sur tous sujets les stratégiques de la ville, comme nous l’avons fait – malgré la pandémie – en 2021 sur l’action climat de la ville.

Quant à sa réussite, elle repose sur cette maxime : « respecter ce qui nous éloigne, se retrouver sur tout ce qui nous rassemble ». En ce sens, les polémiques nauséabondes qui embolisent la vie politique du pays sont autant d’instruments de division, qui nuisent à la construction d’un avenir en commun. Et particulièrement les instrumentalisations de la laïcité à des fins islamophobes, qui en plus d’insulter la dignité de plusieurs millions de personnes en France, menacent de faire exploser le seule cadre – la loi de 1905 – dans lequel peut s’épanouir la diversité des origines et des cultures.

Il est aussi révoltant de constater qu’un trop grand nombre de personnalités et militant-e-s politiques versent dans ce jeu dangereux… et hélas, pas seulement à droite. Phénomène paradoxal, ils et elles se rapprochent parfois même aujourd’hui de figures réactionnaires qu’elles avaient pourtant combattues avec ardeur lors de l’ouverture des droits au mariage à la communauté LGBT. A l’heure où l’ombre de l’extrême droite plane sur l’Élysée, et que ses idées ont – je le regrette – creusé leur nid à droite, il est encore temps de passer du bon côté de la barrière.

 

*Philippe Bouyssou est maire communiste d’Ivry-sur-Seine

Une véritable rupture d’égalité au regard de la loi – Accès au monde du livre au bénéfice des aveugles

Il y a 6 mois, le 12 janvier 2022

Par Pierre Laurent

J’ai attiré l’attention de Mme la ministre de la Culture sur l’accès au monde du livre au bénéfice des aveugles. Aujourd’hui moins de 8% des ouvrages disponibles sur le marché du livre sont transcrits en braille. Ce manque est particulièrement criant dans l’ensemble des disciplines scientifiques et compromet gravement l’accès aux parcours universitaires des enfants […]

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J’ai attiré l’attention de Mme la ministre de la Culture sur l’accès au monde du livre au bénéfice des aveugles.

Aujourd’hui moins de 8% des ouvrages disponibles sur le marché du livre sont transcrits en braille. Ce manque est particulièrement criant dans l’ensemble des disciplines scientifiques et compromet gravement l’accès aux parcours universitaires des enfants et adolescents aveugles. De plus, les ouvrages disponibles sur le marché ont un prix trois à quatre fois supérieur aux ouvrages ordinaires, ce qui constitue une véritable rupture d’égalité au regard de la loi relative au prix unique du livre.

Les associations spécialisées en la matière, dont la fédération des aveugles et amblyopes de France, souhaitent la création d’un véritable service public de lecture en faveur des déficients visuels. J’ai demandé à la Ministre ce qu’elle comptait faire en ce sens.

Par ailleurs, ces associations estiment que, grâce au numérique, les solutions existent pour permettre aujourd’hui aux personnes déficientes visuelles d’avoir accès au livre adapté sous toutes ses formes (braille numérique, sonore, braille papier, gros caractères) au prix du marché et dans des délais raisonnables. Ils estiment que moins de cinq millions d’euros annuels sont nécessaires pour atteindre cet objectif et ont remis à la Ministre un projet en ce sens depuis trois ans sans avoir obtenu de réponse. J’ai demandé par conséquent ce que la Ministre comptait faire en vue d’une prise de position rapide et favorable.

 

Question écrite n° 26242 : https://senateurscrce.fr/activite-des-senateurs/les-questions-au-gouvernement/les-questions-ecrites/article/une-veritable-rupture-d-egalite-au-regard-de-la-loi

20 ans d’action pour le Val-de-Marne, par Christian Favier

Il y a 7 mois, le 16 décembre 2021

Par Pierre Laurent

Le mot de Pierre Laurent : Le 9 décembre, j’étais à Ivry-sur-Seine où, à l’initiative de Christian Favier plusieurs centaines de personnes étaient réunies pour un temps amical et convivial, pour saluer le travail accompli à la tête du Conseil départemental du Val-de-Marne. Nous étions heureux de partager ce moment autour de cette personnalité communiste si attachante, et dont le mandat a été marqué par une incessante innovation politique.
A cette occasion, Christian Favier a tiré un bilan de l’action de la majorité départementale qu’il a animée. Il m’a semblé utile de porter son intervention à votre connaissance pour les leçons politiques que ce bilan inspire, sur l’utilité des idées communistes lorsqu’elles sont mises en pratique avec esprit de suite et appel à l’intervention citoyenne.

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20 ans d’action pour le Val-de-Marne

Extraits du discours prononcé par Christian Favier à Ivry-sur-Seine, le 9 décembre 2021

 

« […] Dans notre diversité, que j’ai toujours considéré comme une richesse, nous avons tous en commun un attachement très fort aux politiques publiques que nous avons construites ensemble au cours des dernières décennies ; des politiques souvent très innovantes, marquées par une volonté constante d’agir contre les inégalités qui minent notre société.

Le Val-de-Marne n’échappe pas à ces maux mais ici aucune situation ne nous a jamais laissé indifférent. Dès sa création en 1967 avec Gaston Viens, puis à partir de 1976 avec Michel Germa, les majorités de gauche et écologistes qui se sont succédées n’ont eues de cesse de se battre sans relâche pour construire un département solidaire, un département utile au quotidien et portant une forte ambition émancipatrice.

Aucun des grands défis auxquels nous sommes confrontés n’a été négligé. Aucun rêve n’a été censuré. Ce qui a souvent différencié ce Département de bien d’autres, et sans en faire un quelconque modèle c’est le refus permanent de se laisser enfermer dans un carcan bureaucratique dicté par l’État, limitant notre action à des compétences dites obligatoires.

Nous sommes de farouches défenseurs de la pleine souveraineté des collectivités et de leur liberté d’agir en toute circonstance dans quelque domaine que ce soit en lien avec les besoins exprimés par la population. Souvent au nom de la rationalisation des dépenses, les pouvoirs successifs ont tenté de limiter cette liberté d’action par la suppression de leur autonomie financière, par un encadrement budgétaire technocratique, par une tutelle de plus en plus pesante et un désengagement financier à leur égard.

Malgré ce contexte de plus en plus contraint, ici nous n’avons jamais renoncé à agir, à entreprendre, à innover, en recherchant en permanence l’intervention de nos concitoyens.

J’ai eu la grande chance d’accéder à des responsabilités dans le sillage de femmes et d’hommes remarquables qui ont été les pionniers de la construction du Val de Marne.

Comment pourrait-on oublier le rôle visionnaire de Michel Germa en matière environnementale et culturelle ? Des investissements massifs dans la lutte contre les inondations qui ont tant marqué ce territoire ou l’eau occupe une place si importante. Mais aussi l’audace, le défi de mettre l’art contemporain à la portée de tous qui conduiront à l’ouverture du Mac-Val en 2005, premier grand musée contemporain en banlieue. Choix audacieux, courageux qui fut combattu par certains avant d’être aujourd’hui salué.

Tout au long de ces 20 années de présidence, j’ai été fidèle à cet héritage politique fondé sur des valeurs de justice et d’égalité. Mais nous avons été confrontés aussi à de nouveaux défis qu’il à fallu relever en sortant des sentiers battus. Le Val-de-Marne au début des années 2000 sort d’une période très dure marquée par la désindustrialisation, les fermetures en cascade d’entreprises, le développement de friches industrielles sur des terrains bien souvent pollués.

Une forte résistance a marqué notre département avec une mobilisation constante de la majorité départementale au côté des salariés. Ces combats difficiles ont freiné ce rouleau compresseur libéral mais n’ont pas permis hélas d’enrayer cette casse et le risque était grand de voir ce département partir à la dérive.

Conscient des formidables atouts que nous possédions, il a fallu repenser le développement du Val-de-Marne en valorisant son potentiel de santé, son pôle agro-alimentaire avec le MIN de Rungis ou les très grands pôles d’emplois autour d’Orly et de Val-de-Fontenay, son pôle universitaire et de recherche avec les facs de Créteil et du Kremlin-Bicêtre.

A cet égard, je veux saluer le travail mené par le Comité de développement du Val-de-Marne auquel le Conseil général s’est immédiatement associé pour conduire cette réflexion. Je pense à la Vallée Scientifique de la Bièvre ou au redéveloppement de la Seine-Amont.

En se tournant résolument vers l’avenir, nous nous sommes engagés à créer les conditions d’un département agréable à vivre répondant aux besoins de logements, favorisant le développement de l’emploi, un meilleur accueil de la petite enfance et une profonde rénovation des collèges. En un mot : faire reculer les déséquilibres profonds existant dans ce territoire.

Pour y parvenir, nous avons très vite compris qu’une telle ambition devait se construire avec les habitants eux-mêmes. Ce fut le lancement d’une démarche participative inédite (IMAGINE LE VAL-DE-MARNE), faite de rencontres, de consultations multiples avec le recueil de nombreuses propositions. Au final 126 engagements, dont l’exécution fut placée sous le contrôle des citoyens.

Cette séquence d’une vraie consultation encore jamais réalisée à cette échelle a marqué durablement notre département. Elle a permis de créer des liens beaucoup plus étroits avec les communes dans leur diversité comme avec toutes les forces vives du Val-de-Marne. Elle aura ainsi permis de redéfinir un vrai projet pour ce département qui marque encore aujourd’hui son identité.

Je pense aux décisions majeures qui nous ont conduits à mettre en place le remboursement à 50% de la carte Imagine R à tous les jeunes, la création du festival de l’OH, la remise d’un ordinateur portable à chaque collégien, la création de 1 500 places en crèche avec les communes, suivie de 1 000 places nouvelles dans les crèches départementales. Au cœur de ces engagements, je veux souligner la place des politiques de solidarité pour accompagner et soutenir les populations les plus fragilisées par l’exclusion sociale. Ce fut cette belle campagne « ma parole contre l’exclusion » animée par mon ami Alain Desmarest, qui nous a permis de repenser en profondeur notre action sociale au quotidien pour la placer au plus près des citoyens.

Ce département n’a jamais failli dans son engagement aux côtés des plus fragiles, je pense à notre soutien aux réfugiés, au parrainage des enfants sans-papiers, à la régularisation des sans-papiers depuis l’évacuation du squat de Cachan il y a 15 ans, à notre soutien aujourd’hui aux travailleurs de Chronopost, comme à l’hébergement de familles Roms à la gendarmerie de Saint-Maur ou la création du village d’insertion à Orly. Au moment où nous assistons à la montée des idées racistes et xénophobes, je suis fier d’avoir conduit dans ce département des combats solidaires pour l’égalité et la reconnaissance des mêmes droits pour tous. C’est un combat qui me tient à cœur et que j’ai pu prolonger au Sénat avec Laurence Cohen, pour lutter contre les discriminations et les contrôles au faciès.

Cette solidarité s’est également exprimée fortement en direction des familles, des personnes âgées et personnes handicapées. La mise en place de l’APA, de la carte Améthyste, du RSA, de la Maison Départementale des Personnes Handicapées, des espaces d’insertion se sont accompagnés de moments forts, comme les fêtes de solidarité, en lien étroit avec des centaines d’associations, dont le rôle a été mieux reconnu et valorisé.

Mais si deux moments forts ont marqué ces deux dernières décennies c’est bien le rôle pionnier que nous avons joué pour permettre une vraie révolution dans les transports avec la création d’Orbival ; un métro pour la banlieue et notre engagement pour mettre en échec le projet funeste de disparition des départements.

L’aventure Orbival que vous êtes nombreux à avoir vécue, restera dans toutes les mémoires. Conscients de la saturation croissante de la circulation routière et de ses conséquences environnementales et sanitaires catastrophiques nous avons dès 2004 imaginé un métro de banlieue à banlieue évitant le passage contraint par la capitale et bien connecté à toutes les lignes de RER. Ce projet reçut immédiatement le soutien unanime des maires, des acteurs économiques, sociaux, universitaires. Très rapidement une association trans-partisane se constitua et recueillera plus de 60 000 soutiens à travers tout le département.

L’idée séduit également des communes de départements voisins. Il restait à convaincre l’État et la Région d’avoir l’audace d’investir plusieurs dizaines de milliards d’euros pour doubler le réseau de métro d’Ile-de-France. Ce fut un combat passionnant et victorieux fait d’invitations aux ministres successifs de venir sur place découvrir nos propositions, comme la visite de Christian Blanc à Villejuif pour gagner une station de métro au pied de l’IGR, le plus grand pôle européen de lutte contre le cancer, ou les déplacements à Madrid et à Singapour pour s’inspirer de bons exemples réalisés à l’étranger. Je n’oublie pas le grand colloque organisé au pavillon Baltard avec Jacques JP Martin pour promouvoir ce projet.

Cette formidable dynamique mettant en mouvement toutes les forces vives de ce département et les habitants eux-mêmes nous a permis d’obtenir avec le « Grand Paris Express » la réalisation actuellement en cours de ce métro avec exactement le parcours et le nombre de gares que nous revendiquions pour permettre le meilleur maillage de notre territoire.

Cette expérience a montré que lorsque l’intérêt général était en jeu nous étions capables dans ce département de dépasser nos oppositions politiques pour répondre aux besoins de la population. Bien entendu tous les sujets ne sont pas aussi consensuels et nous avons vécu des débats souvent vifs entre la majorité et l’opposition sur le logement par exemple ou la culture, mais je peux en témoigner, toujours dans le respect de chacun.

Cette expérience du Métro et la méthode mise en place pour aboutir nous a beaucoup servi également quand à plusieurs reprises la menace a pesé sur l’existence même du Département. Le sujet n’est pas nouveau, sous prétexte de doublon, Nicolas Sarkozy avait supprimé en 2010 la clause de compétence générale aux départements et voulait fusionner le niveau départemental et régional. La suppression de l’échelon départemental signifiant une centralisation encore plus forte des pouvoirs en éloignant les citoyens des lieux de décision et la disparition d’une assemblée élue.  Débat difficile, qui ne se réduisait pas à un duel gauche/droite. Au sein même de la gauche des visions très différentes s’opposaient. En 2014, le nouveau Premier Ministre du Président Hollande, Manuel Vals, annonce la fin des départements pour 2020 et la division par 2 du nombre de Régions au nom de la réduction de la dépense publique et du prétendu mille-feuilles territorial.

Tout en gardant la cohésion de la majorité départementale, j’ai immédiatement pensé que nous ne pouvions pas laisser disparaître ces assemblées élues, issues de la révolution française et qui faisaient chaque jour la démonstration de leur utilité pour nos concitoyens. Là encore pour permettre d’apporter des éléments précis au débat, j’ai proposé d’organiser une très vaste consultation de la population et la mise en place d’une mission d’évaluation pluraliste sur les conséquences de la disparition du Val-de-Marne avec un rapporteur issu de l’opposition.

Pendant plusieurs mois nous avons auditionné les principaux acteurs de la vie départementale : organisations syndicales, grandes associations culturelles, sportives, caritatives, Président des départements de petite couronne, Président de la Région… Au final, cette réforme territoriale sera mise en échec.

Quelques temps plus tard le nouveau Président de la République a tenté également de remettre en cause les départements, notamment ceux inclus dans une Métropole. Là encore, la mobilisation fut très large, sous le thème « le Val-de-Marne j’y tiens » des milliers de nos concitoyens ont exprimé par voie de pétitions ou de manifestations, le refus de cette disparition. Ce mouvement a permis de renforcer les liens entre les départements d’Ile-de-France et de mettre en place un fonds d’investissement solidaire de 150 millions permettant de créer un début de solidarité financière.

Aujourd’hui, la place prise par le Département dans la lutte contre la pandémie face à un État défaillant a conduit le gouvernement à renoncer à cette disparition. Mais la vigilance reste nécessaire.

L’étendue des actions engagées depuis 20 ans ne me permet pas de les évoquer toutes, mais je manquerais à mes responsabilités si je n’évoquais pas quelques sujets de première importance.

Parmi nos responsabilités la protection de l’enfance occupe une place particulière. Mal connue du grand public, l’action de la collectivité n’en est pas moins essentielle. Des milliers d’enfants nous sont confiés par décision de justice. Des efforts considérables ont été entrepris pour améliorer leur accueil, leur soutien en transformant les foyers, en créant les conditions de leur émancipation. Nous touchons là au plus sensible de la condition humaine. Parmi eux, se trouvent les mineurs isolés étrangers dont la situation est encore plus précaire. Là aussi, je suis fier du travail accompli par nos services et nos élus pour rejeter tout comportement discriminatoire à leur égard et être fidèle à la Convention Internationale des droits de l’enfant. Merci à Isabelle Santiago qui poursuit ce combat à l’Assemblée et à Hélène de Comarmond qui l’avait remplacé dans sa délégation.

Dans le même esprit, fidèle à nos valeurs humanistes, nous avons pris toute notre place dans le combat contre les violences faites aux femmes, sous l’impulsion de Fatiha Aggoune nous avons réussi à ouvrir une structure d’accueil d’urgence dans le Val de Marne et j’espère bien qu’une autre structure ouvrira à l’avenir, comme nous l’avions proposé.

L’évolution de notre Région sous l’effet de la crise sociale, urbaine, environnementale nourrie bien des angoisses. Si nous pouvons nous satisfaire de progrès réalisés dans bien des domaines, le logement reste un point noir. Les envolées spéculatives dans notre Métropole, le refus égoïste d’élus locaux de construire des logements adaptés aux ressources des demandeurs, l’étranglement financier des bailleurs sociaux nous mènent tout droit à la catastrophe.

Dans ce département, nous avons tout fait pour enrayer cette spirale du déclin par un soutien sans faille à notre bailleur social Valophis et à tous les bailleurs pour la construction d’une offre nouvelle comme pour les réhabilitations. Merci à Abraham Johnson qui a présidé Valophis ces dernières années. J’espère sincèrement que toutes ces avancées ne seront pas remises en cause. Mais je ne vous cache pas mon inquiétude.

Au titre des avancées marquantes, je soulignerai la très forte ambition que nous avons portée dans le domaine éducatif avec un nombre considérable de collèges construits, reconstruits ou réhabilités, dont les deux derniers à Vitry et Valenton portent les noms si symboliques de Maurice et Josette Audin et de Samuel Paty. Merci à Evelyne Rabardel, 1ère Vice-Présidente pour son investissement exemplaire.

Une approche nouvelle du monde de l’entreprise a parfois surpris et marqué cette période, venant d’un Président communiste. Le Val de Marne a besoin d’entreprises performantes et innovantes. Dès 2001 j’ai tenu avec Laurent Garnier, Pascal Savoldelli et Didier Guillaume à créer des outils nouveaux pour favoriser leur développement, comme l’Agence départementale du développement ou la Cité des métiers. Des liens solides se sont créés et je remercie tous les chefs d’entreprises qui nous ont permis de développer une offre plus importante d’insertion professionnelle en direction des jeunes.

Enfin un immense défi reste à relever. La lutte contre la crise climatique et les enjeux environnementaux ont pris une dimension nouvelle dans notre département. Si nous pouvons nous féliciter d’avoir su très tôt préserver d’immenses espaces de respiration avec les parcs départementaux, avec la création d’Espaces Naturels Sensibles, avec la préservation des iles de la Marne ou la réouverture de la Bièvre nous avons besoin à l’avenir de repenser complètement et durablement l’aménagement du territoire pour préserver au maximum la nature existante et lutter contre l’artificialisation des sols. Pour cela il faudra être capable de résister à la pression immobilière. Je suis convaincu que les Val-de-Marnais sauront se rassembler pour préserver un département respirable.

 

Pour moi, une page se tourne. J’ai aimé ce département avec passion. Que de belles rencontres, enthousiasmantes avec des collégiens, des chercheurs, des artistes, des salariés en lutte, des simples citoyens.

Ce département, qu’un Préfet m’avait décrit comme l’arrière cours de la Capitale a gagné aujourd’hui une identité. Il est porteur d’un très bel avenir à l’image de ses champions sportifs qui ont tant brillé aux derniers jeux olympiques.

Si nous pouvons regarder sans rougir ces années d’engagement c’est grâce à une majorité unie où j’ai toujours veillé que les processus décisionnels offrent à chacun sa place dans le respect et la cordialité. Merci à tous mes collègues de gauche et écologistes qui ont su en toute circonstance garder leur unité.

Permettez-moi de saluer chaleureusement les trois présidents du groupe de notre dernier mandat. Pascal Savoldelli pour le groupe communiste, insoumis et citoyen, Hélène de Comarmond pour le groupe socialiste et républicain, Christian Métairie pour le groupe écologiste.

Je veux aussi saluer les maires du Val de Marne, et tout particulièrement les maires de gauche ici présents avec qui nous avons su unir nos efforts pour défendre les services publics de proximité. Mais tout ce travail n’aurait pas été possible sans un grand service public départemental compétent, efficace et réactif : près de 8 000 agents au service des Val-de-Marnais avec lesquels un dialogue permanent a été établi.

[…] Encore merci à tous, et longue vie au Val-de-Marne que nous aimons ! »

 

Christian Favier, Président honoraire du Conseil départemental du Val-de-Marne

Projet de téléphérique à Madagascar : une vraie sélectivité en matière d’investissements publics s’impose dans ce pays appauvri

Il y a 7 mois, le 14 décembre 2021

Par Pierre Laurent

J’ai attiré l’attention de M. le Ministre de l’Économie, des Finances et de la Relance sur un projet de transport par câble dans la ville de Tananarive à Madagascar. Il est à noter que si ce pays n’est pas considéré comme surendetté par le fonds monétaire international (FMI), son extrême pauvreté (près de 80 % […]

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J’ai attiré l’attention de M. le Ministre de l’Économie, des Finances et de la Relance sur un projet de transport par câble dans la ville de Tananarive à Madagascar.

Il est à noter que si ce pays n’est pas considéré comme surendetté par le fonds monétaire international (FMI), son extrême pauvreté (près de 80 % de la population est sous le seuil de pauvreté) et la situation dramatique des populations du Sud touchées par la famine imposent une vraie sélectivité en matière d’investissements publics

Or la France et Madagascar ont signé un protocole prévoyant le financement à Tananarive d’un téléphérique d’un coût de 152 millions d’euros par un prêt du trésor Français et un prêt bancaire garanti par la banque publique d’investissement (BPI) France export. Ce téléphérique serait réalisé par les sociétés françaises Colas et Poma. Sa ligne principale relierait le quartier cossu d’Ambatobe au centre-ville.

Selon les informations disponibles, le coût des billets aller-retour sur cette ligne serait de 4500 ariarys, soit un euro, ce qui sur un mois représenterait pour un usager l’empruntant à l’aller et au retour près des 3/4 du salaire minimum malgache. Par comparaison, le coût du billet du nouveau métro de Hanoi est de 0,30 euros, alors que le Vietnam est bien plus riche que Madagascar.

Par ailleurs, le téléphérique consommera une importante quantité d’électricité sur un réseau électrique dont la capacité demeurera très insuffisante, malgré l’installation prévue d’une centrale hydroélectrique Mandraka III de six mégawatts, d’un coût d’environ 48 millions d’euros, également sur financement français.

J’ai demandé au Ministre comment a été validé le coût du projet en l’absence de mise en concurrence et quelles seraient les modalités de gestion de ce téléphérique. Plus fondamentalement et au vu de tous les éléments ci-dessus, ce projet apparaît scandaleux à de très nombreux Malgaches et même à une très grande partie de la communauté française. J’ai par conséquent demandé ce que le Gouvernement comptait faire en vue d’un abandon de ce projet, et, en concertation avec tous les acteurs concernés, de consacrer les moyens prévus à un projet plus adapté aux besoins urgents de la population malgache.

 

Question écrite n° 25885 – https://senateurscrce.fr/activite-des-senateurs/les-questions-au-gouvernement/les-questions-ecrites/article/une-vraie-selectivite-en-matiere-d-investissements-publics-s-impose-dans-ce

Que peut nous apprendre la gauche progressiste états-unienne ? Opinions croisées

Il y a 7 mois, le 13 décembre 2021

Par Pierre Laurent

Le mot de Pierre Laurent :

A l’image du monde en plein bouleversement, les États-Unis ont connu ces dernières années d’importants changements politiques. De l’élection de Barack Obama en 2008 à celle de Joe Biden en 2020, en passant par Donald Trump en 2016, les États-Unis d’Amérique sont traversés de mouvements très contradictoires. Dans ce contexte un espoir est apparu, avec le rôle nouveau joué par une gauche progressiste, qui remet enfin la lutte des classes au centre du jeu politique. Pour tenter de comprendre les mouvements en cours outre-Atlantique, j’ai proposé à Christophe Deroubaix, journaliste et auteur, et à Bradley Smith, enseignant-chercheur, de nous livrer leurs points de vue, et d’en tirer quelques leçons ouvertes au débat et à la réflexion.

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Les millennials, force motrice du retour de la gauche américaine

Par Christophe Deroubaix

 

La gauche américaine – dont le rôle a été central dans des moments cruciaux de l’histoire du pays (abolition de l’esclavage, New Deal, grands mouvements des années 60) – est de retour dans le paysage politique des États-Unis, disons, depuis le krach de 2008.

La jeunesse – comme groupe social – apparaît comme la principale victime de cette « Grande Récession ». Les jeunes salariés sont les premiers licenciés. Lors de la « reprise » économique, leurs rémunérations sont écrasées. Quant aux jeunes étudiants, ils se sont endettés pour payer des frais d’inscription, en pleine explosion, mais les mirobolants salaires promis grâce au sésame du diplôme ne sont pas au rendez-vous.

La jeunesse – comme groupe politique – (en réalité, bien sûr une partie de la jeunesse, celle qui vote, soit un peu plus de la moitié) a placé ses espoirs d’alternative en Barack Obama, plébiscité à hauteur de 66% par les moins de 30 ans (jamais un candidat n’avait autant suscité l’adhésion de l’électorat jeune depuis le début des années 70). Une déception – plus ou moins intense – fut au rendez-vous. Comme en témoignait, en février 2016 lors d’un meeting de Bernie Sanders dans le New Hampshire, Michael, alors âgé de 25 ans : « L’échec de la présidence d’Obama nous a fait comprendre qu’il fallait quelque chose de plus radical. »

Ce quelque chose de plus « radical » s’incarne en 2016 puis en 2020 dans les campagnes de Bernie Sanders. Elles ne sont pas couronnées de succès : le sénateur du Vermont ne décroche pas l’investiture du parti démocrate. Elles sont pourtant fructueuses : elles popularisent des idées qui, de marginales et minoritaires, deviennent centrales et majoritaires, du doublement du salaire minimum pour l’établir à 15 dollars, à la gratuité des études dans les universités publiques en passant par l’augmentation des impôts pour les plus riches et les grandes entreprises et la création d’un système de santé publique (dit « Medicare for All »). En imprimant le « 1% » dans les rétines politiques, le mouvement Occupy Wall Street – échec organisationnel mais succès idéologique – avait préparé le « fond de sauce ».

La gauche a donc d’abord signé son retour par la bataille des idées s’appuyant, principalement mais pas exclusivement, sur une force sociale : les millennials. « Aux Etats-Unis, chaque génération est un nouveau pays», disait Tocqueville. Quelles sont les caractéristiques « politiques » de cette génération, née entre 1981 et 1996 (la génération Z, née à partir de 1997, s’inscrivant dans la même lignée) ?

En 2008 – on y revient – elle a assisté à la faillite des promesses du capitalisme et s’est mise en recherche d’une alternative. Que celle-ci prenne l’aspect du « socialisme démocratique » (dont Bernie Sanders comme Alexandria Ocasio-Cortez se revendiquent) ne la gêne pas le moins du monde : elle est la première génération post-guerre froide et n’a pas grandi, contrairement aux baby-boomers, dans une ambiance permanente de « peur du rouge ».

C’est une génération qui est également le fruit des migrations : la part des « minorités » y est la plus importante depuis un siècle. Venant du monde entier (Amérique latine, Asie) elle porte forcément un autre regard sur le monde. Enfin c’est la génération la plus « éduquée » de l’histoire du pays, au sein de laquelle, pour la première fois, les femmes sont plus diplômées que les hommes (à titre indicatif, 45% des femmes de moins de 40 ans ont un niveau Bac +5).

Pour la frange la plus active, elle a constitué la force motrice des grands mouvements qui ont marqué cette décennie : le renouveau de l’antiracisme politique avec Black Lives Matter, la nouvelle phase du féminisme avec MeToo et l’émergence de la lutte contre le changement climatique comme nouvelle grande question politique. En filigrane, les inégalités – sociales, raciales, de genre.

Il faut envisager les campagnes de Bernie Sanders comme des carrefours où se sont retrouvés ces mouvements et courants. Parfois dans la tension, ou disons, dans l’élaboration par la tension : la campagne de Sanders en 2020 fait plus de place à la thématique du « racisme systémique » que celle de 2016 qui avait tendance à renvoyer les problèmes de racisme à des solutions uniquement socio-économiques.

Une autre tension travaille le camp de la transformation sociale : celle entre un discours de gauche « classique » et un discours plus « populiste » (aux Etats-Unis, le mot populisme revêt un sens très positif). Sanders comme AOC manient les deux « lexiques ». C’est le curseur qui, souvent, importe.

Lors de sa dernière campagne, Bernie Sanders a mobilisé à la fois sur ses propositions-phares comme sur un discours anti-establishment. Fin février 2020, au soir de sa victoire dans le Nevada (sa 3e victoire de rang après celle dans l’Iowa et le New Hamsphire, qui le plaçait clairement dans la peau du favori), il a axé son discours sur la « peur de l’establishment démocrate » face à ce mouvement. Celui-ci s’est rapidement réorganisé autour de la candidature de Joe Biden offrant une « offre » pour faire pièce à Donald Trump, priorité absolue des électeurs démocrates. Certains observateurs ou membres de la campagne Sanders ont ensuite estimé qu’un positionnement différent de « Bernie » – pro-changement et anti-Trump plutôt qu’anti-establishment – aurait offert moins d’espace à l’ancien vice-président de Barack Obama.

Si l’on devait résumer : la gauche américaine a signé son retour par la bataille des idées puis par la bataille programmatique, en se positionnant à la confluence des mouvements sociaux (au sens large), et en s’appuyant sur une nouvelle génération d’électeurs et de militants, donc aussi sur de nouvelles pratiques. Elle l’a fait dans le contexte singulier américain (histoire, institutions, démographie) qui recèle pourtant assez de points communs avec d’autres contextes nationaux (mondialisation, migrations, explosion des inégalités, effet du renouvellement générationnel) pour que certains éléments de réponse puissent apparaître « universels ».

 

Christophe Deroubaix est journaliste à L’Humanité. Auteur de L’Amérique qui vient (Éditions de l’Atelier, 2016) et Millenials, la génération qui secoue l’Amérique (Éditions de l’Atelier, 2019)

 

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La gauche états-unienne : quelles inspirations transatlantiques pour la gauche française ?

Par Bradley Smith

 

Reléguée depuis les années Reagan aux marges de la vie politique américaine, la gauche progressiste aux États-Unis semble aujourd’hui avoir le vent en poupe. Par deux fois un candidat se réclamant du socialisme démocratique, Bernie Sanders, a failli remporter l’investiture du Parti démocrate pour les élections présidentielles de 2016 et de 2020. De puissants mouvements sociaux, tels que Black Lives Matter ou MeToo, ont eu des retentissements internationaux en mobilisant contre les violences racistes, sexistes et sexuelles. Des centaines de milliers d’Américain·es ont participé à des manifestions pour la protection de l’environnement. Certes, l’essor de cette gauche progressiste demeure modeste en termes électoraux, et la présidence de Donald Trump a révélé l’ampleur et la détermination de l’Amérique d’extrême droite. Néanmoins, la gauche états-unienne a su maintenir une dynamique ascendante malgré les années Trump et exerce aujourd’hui une influence notable sur la politique intérieure du président Joe Biden.

Cette dynamique tranche avec la crise profonde que traverse actuellement la gauche française. Celle-ci avait elle aussi connu de grands moments d’espoir pendant la décennie 2010, grâce à la dynamique unitaire du Front de gauche et à la montée des scores de Jean-Luc Mélenchon aux élections présidentielles de 2012 et 2017. Or, le bilan catastrophique du quinquennat de François Hollande a déclenché l’effondrement du Parti socialiste et initié un concours fratricide entre les différents prétendants à une nouvelle hégémonie à gauche. Pour sortir de cette crise et retrouver un nouvel élan unitaire, trois démarches de la gauche états-unienne pourraient servir d’inspiration à la gauche française : le rassemblement autour de propositions phares au lieu d’identités partisanes, la doctrine de l’intersectionnalité et la stratégie des primaires.

 

Des propositions phares comme pôles de rassemblement

Sur le plan programmatique, si la gauche états-unienne est en dynamique ascendante aujourd’hui, c’est notamment parce qu’elle pose comme pôles de rassemblement, non pas des identités partisanes, mais des idées et des propositions phares. Ces dernières font l’objet d’une stratégie de communication qui vise la simplicité, fait appel à la population dans sa diversité et, dans le cas de propositions « socialistes », mobilise un « déjà-là » susceptible de donner des figures positives à une notion dont la majorité des Américain·es nourrit une image négative.

Dédiaboliser la notion de « socialisme » n’est pas une mince affaire dans un pays qui, depuis la révolution d’Octobre et surtout pendant la Guerre Froide, s’est construit une identité nationale par opposition au socialisme. Bernie Sanders a commencé à changer la donne lors de sa campagne de 2016 grâce à deux techniques : 1) ne jamais s’excuser d’être socialiste ; 2) envelopper les propositions dans un langage qui les inscrit dans la continuité de programmes déjà existants qui bénéficient d’un soutien populaire très large et dont le caractère « américain » ne fait pas de doute. Alexandria Ocasio-Cortez et Rashida Tlaib, toutes deux membres de Democratic Socialists of America (DSA) et élues au Congrès en 2018, ont emboîté le pas de Bernie Sanders en adoptant ces mêmes techniques.

Deux exemples en particulier illustrent cette démarche : les propositions « Medicare for All » et « Green New Deal ». La première propose de créer un régime national d’assurance-santé universelle via l’expansion du programme Medicare, une assurance-santé fédérale créée en 1965 sous la présidence de Lyndon Johnson pour les personnes de plus de 65 ans. La seconde propose toute une série de mesures économiques et sociales visant la justice sociale et climatique dans le cadre d’une économie verte. Le nom de la proposition fait référence au New Deal de Franklin D. Roosevelt, qui au milieu des années 1930 a signé une série de réformes progressistes pour faire face à la Grande Dépression. Le New Deal comme le programme Medicare sont parmi les mesures progressistes les plus populaires de l’histoire des États-Unis ; inscrire des propositions « socialistes » dans leur sillage permet ainsi de remplacer l’image radicale, marginale ou soviétique du socialisme par une image plus familière et rassembleuse.

Les deux propositions réalisent effectivement une fédération des luttes dans la mesure où elles obtiennent le soutien d’un grand nombre d’organisations gouvernementales et non gouvernementales, de mouvements et de partis politiques, d’élu·es au Congrès ou ailleurs. Les DSA, le Parti vert et de nombreux démocrates soutiennent ces propositions, mais aussi des collectifs ou mouvements féministes et antiracistes dont Black Lives Matter, ainsi que des organisations syndicales et associations professionnelles.

L’unité des progressistes états-uniens se construit ainsi autour de propositions qui n’appartiennent à aucun groupe en particulier parce qu’elles appartiennent à tous et à toutes. En France, en revanche, alors que chaque formation politique de gauche (ou presque) reconnaît la nécessité du rassemblement, chacune tend à le concevoir sous la forme d’un ralliement des autres formations à elle et à des propositions dont elle estime être la propriétaire. L’idée d’une VIe République fait partie des rares exceptions à la règle en rassemblant au-delà des clivages partisans. Développer plus de propositions de ce type et remplacer la centralité des identités partisanes par celle des propositions de fond, voilà des pistes inspirées de la gauche états-unienne qui pourraient sortir la gauche française de l’impasse.

 

Intersectionnalité

Une autre piste pour rassembler au-delà des clivages partisans se situe sur le plan doctrinaire. La gauche états-unienne qui se consolide aujourd’hui est celle qui s’efforce de s’approprier le principe d’intersectionnalité. Théorisé notamment par Angela Davis dans des ouvrages comme Femmes, race et classe (1983), ce principe avance que les individus sont au croisement de plusieurs formes de domination (genre, race, classe, orientation sexuelle, origine nationale, etc.) qu’ils subissent plus ou moins intensément selon leur situation personnelle. Il s’ensuit qu’il n’existe aucune hiérarchie naturelle ou figée entre les luttes contre ces différentes formes de domination et qu’il s’agit non seulement de fédérer ces luttes, mais aussi de les intérioriser dans le fonctionnement des organisations de gauche.

En effet, une des raisons de la dislocation de la gauche états-unienne des années 1960 a été la reproduction de la prépondérance des hommes blancs au sein de nombreuses organisations politiques et syndicales de gauche, et ce malgré l’idéologie universaliste et égalitaire professée. Les femmes y occupant un rôle subalterne, et l’idéal d’intégration signifiant pour les personnes racisées l’assimilation des normes et cultures de l’Amérique blanche, de nombreuses organisations et luttes « sectorielles » — définies selon le genre, la couleur de peau, l’origine nationale, etc. — ont émergé à cette époque pour combattre les dominations subies dans leur spécificité. Si ces mouvements ciblés ont pu obtenir des avancées significatives, leur fédération s’est avérée difficile, affaiblissant la gauche dans son ensemble sous le poids de la fragmentation des combats. Tirant des leçons de cette période, la doctrine de l’intersectionnalité aide la gauche états-unienne aujourd’hui à dépasser ces divisions sectorielles et à réaliser une nouvelle fédération des luttes.

L’intersectionnalité n’est pas absente de la gauche française, bien au contraire, mais force est de constater que la tradition de l’universalisme républicain et une version sclérosée du marxisme y posent des obstacles. Certains pans de la gauche française tiennent par exemple à la primauté des luttes de classe, en reléguant celles contre le sexisme, le racisme ou l’islamophobie au rang de luttes auxiliaires. D’autres tiennent la position inverse en évacuant la question de l’exploitation capitaliste. La gauche française n’a pas non plus été imperméable au dévoiement de la laïcité vers une forme d’intolérance religieuse vis-à-vis des musulmans. Or, lorsque les organisations de gauche cherchent à se distinguant les unes des autres selon qu’elles placent telle ou telle lutte au sommet de la hiérarchie ou qu’elles acceptent plus ou moins de reconnaître et de connaître les formes de dominations spécifiques que subissent les membres d’une certaine catégorie sociale, une dynamique unitaire devient très difficile à réaliser. L’intersectionnalité pratiquée aux États-Unis démontre que cette concurrence n’a pas lieu d’être, ni sur le plan théorique ni sur le plan pratique ; il permet ainsi de rassembler le plus grand nombre dans une véritable fédération des luttes.

 

La stratégie des primaires

Enfin, sur le plan stratégique, avec des propositions phares comme pôles de rassemblement et une intersectionnalité des luttes, la gauche états-unienne qui prend son essor est celle qui sait adapter sa stratégie électorale au mode de scrutin en vigueur et aux rapports de force partisans au sein de ce cadre. Le mode de scrutin qui domine aux États-Unis est le scrutin uninominal majoritaire à un tour, qui conduit inéluctablement à un système à deux partis : voilà 160 ans que la vie politique états-unienne est dominée par le Parti républicain et le Parti démocrate. Si de nombreux tiers partis existent aux États-Unis, le mode de scrutin en vigueur les défavorise dans la mesure où la moindre division de voix à gauche ou à droite favorise mécaniquement le camp adverse. L’argument du « vote utile » est d’autant plus puissant qu’il n’y a pas de second tour, si bien qu’il est quasi impossible d’arriver au pouvoir en dehors des deux partis dominants.

Dernière polémique en date : on reproche souvent à Ralph Nader, candidat vert à l’élection présidentielle de 2000, d’être responsable de la victoire de George W. Bush face au démocrate Al Gore en ayant divisé les voix à gauche. Nader a toujours nié cette responsabilité, en affirmant que le sens de sa candidature n’était pas de gagner — il n’avait pas d’illusion —, mais de rendre visibles certaines propositions progressistes dans le débat public afin d’exercer une pression extérieure sur le Parti démocrate. Si ce dernier n’intégrait pas ses propositions et perdait des voix, il ne pouvait que s’en prendre à lui-même. Reste qu’à l’époque cette stratégie ne s’est traduite ni par un infléchissement du programme démocrate, ni par des victoires électorales du Parti vert.

Les candidat·es progressistes qui arrivent à percer aujourd’hui aux États-Unis n’adoptent pas la même stratégie « par l’extérieur ». Elles et ils y parviennent en passant par les élections primaires du Parti démocrate tout en étant parfois membre d’un autre parti ou en bénéficiant de son soutien. C’est cette stratégie « intérieur/extérieur » qui a permis à Bernie Sanders d’être élu au Sénat et d’avoir un public national lors des primaires démocrates pour les élections présidentielles de 2016 et de 2020. En s’engageant dans les primaires démocrates, Bernie Sanders a obligé les autres candidat·es à répondre à ses propositions, changeant ainsi les termes du débat. C’est également via cette stratégie qu’Alexandra Ocasio-Cortez et d’autres membres des Democratic Socialists of America (DSA) arrivent à chasser des barons démocrates centristes de leurs circonscriptions et à remporter des sièges à la Chambre de représentants. Fort de cette stratégie électorale, de sa participation aux luttes intersectionnelles et de son soutien aux propositions communes de la gauche, DSA est devenu aujourd’hui la première organisation socialiste aux États-Unis, en passant de moins de 10 000 membres à presque 100 000 en l’espace de 10 ans.

Si en France le Parti socialiste et Europe-Écologie-Les-Verts organisent des primaires en interne, les dirigeant·es de gauche rechignent généralement à l’idée d’organiser des primaires de toute la gauche. On avance que c’est le premier tour qui sert de primaires, avant le rassemblement des forces derrière la ou le candidat de gauche arrivé au second tour. Organiser des primaires de la gauche avant même le premier tour, dit-on, ce serait priver les partis minoritaires d’une voix dans le débat public et les reléguer aux marges de la vie politique française de façon permanente.

Si ces arguments avaient sans doute un sens à l’époque où la gauche était quasiment sûre d’avoir un·e candidat·e au second tour, force est de constater que cette époque est révolue depuis le choc de 2002. Selon les derniers sondages concernant le premier tour des élections présidentielles de 2022, l’ensemble de la gauche arrive péniblement à représenter 25 % des intentions de vote. Dans ces conditions, faute d’accord entre partis pour réactiver une stratégie de front et pour présenter une seule candidature aux présidentielles, le refus d’organiser des primaires au périmètre élargi donne certes à chaque parti l’occasion d’exprimer ses idées propres lors de la campagne du premier tour, mais il prive la gauche dans son ensemble d’une perspective d’être présente au second tour. Aux États-Unis, les primaires démocrates ne réduisent pas les candidat·es de gauche au silence ; au contraire, c’est justement via les primaires que les candidat·es situé·es le plus à gauche obtiennent un public national et arrivent à influer sur les termes du débat, voire à être élu·es, sans pour autant faire courir le risque à toute la gauche de perdre les élections par excès de candidatures.

 

Tant que chaque formation politique de gauche en France s’efforcera de s’ériger en parti hégémonique en inféodant les autres selon le schéma du Parti socialiste des dernières décennies, une prochaine victoire de la gauche française risquera de se faire attendre à cause de guerres intestines, tandis que le pouvoir continuera de se disputer principalement entre la droite et l’extrême droite. Pour sortir de cette crise, le rassemblement autour de propositions phares, l’appropriation du principe d’intersectionnalité, l’ouverture à une stratégie des primaires, faute d’accord électoral négocié en amont, sont autant de pratiques efficaces de la gauche états-unienne dont la gauche française peut s’inspirer.

 

Bradley Smith est maître de conférences en études anglophones à l’Université Paris Nanterre et membre de DSA in France.