21 Mar 2016

« Alliance contre l’austérité et pour la démocratie en Europe », mon discours lors de la Conférence internationale à Athènes

Conférence internationale – « Alliance contre l’austérité et pour la démocratie en Europe »
Athènes, 19 mars 2016

Mesdames, Messieurs, 
Chers amis,
Chers camarades,

Nous sommes dans un moment historique pour l’Europe et pour les peuples de nos pays. La crise n’est pas seulement économique et sociale. Elle est politique et démocratique. Le projet européen du traité de Maastricht craque de tous les côtés.

L’Europe change à toute vitesse. Mais la grande question est : où va-t-elle ? Quel avenir se prépare pour les générations futures ? Quel sens va prendre notre avenir commun – celui des européens et celui des centaines de milliers de familles qui fuient la guerre, qui sont déjà sur les routes à travers l’Europe et frappent à nos portes ? Ce qui se joue aujourd’hui, c’est l’issue – non réglée à ce jour – de la crise financière de 2008 et du modèle d’insertion de l’UE dans la mondialisation capitaliste ; c’est l’issue de la crise sociale provoquée par les cures d’austérité, c’est l’avenir de la démocratie en Europe, l’avenir du projet européen, pour reconstruire ou non, une autre mondialisation.

L’Union européenne que nous avons connue ces dernières décennies ne peut plus continuer ainsi. Faible avec les durs, et dure avec les faibles, elle a généré des inégalités explosives. La question est : trouvera-t-elle le chemin de la solidarité pour sortir de la crise ou s’enfoncera-t-elle dans une violence plus terrible encore ? Les deux sont possibles.

Dans ce moment historique, toutes les initiatives politiques qui favorisent le dialogue, la recherche de convergences et la parole commune des forces de progrès, sont essentielles. Les forces de progrès que nous représentons ont une grande responsabilité, celle de faire émerger une nouvelle conception, un nouveau paradigme, solidaire et démocratique, un espoir, un avenir, une lumière au bout du tunnel. C’est pourquoi je veux commencer par saluer l’initiative prise par Syriza et par le Parti de la gauche européenne, avec les fondations Nikos Poulantzas et Transform Europe, de réunir ici, à Athènes, l’ensemble des organisations qui, dans l’Europe de tous les dangers, représentent l’Europe de tous les espoirs.

Oui, nous vivons dans une Europe de tous les dangers, car trop de limites ont été franchies.

D’abord la violence des politiques d’austérité et des atteintes graves portées aux droits du travail, à la démocratie, à la souveraineté des peuples.

Ce n’est pas ici, à Athènes, que je vais vous l’apprendre. Nous avons vu les conséquences sociales et humaines de l’austérité, puis avec quelle violence a été imposé l’accord du 13 juillet contre la volonté légitime du gouvernement de faire respecter le choix de son peuple.
Et je veux saluer le courage du gouvernement grec qui, dans ce paysage qui lui est défavorable, continue de se battre pour protéger son peuple.
Dans mon pays, à l’instant où je vous parle, un véritable dynamitage des relations salarié/employeur régies par le code de travail est mis sur la table par le gouvernement Hollande. Alors que l’impasse des politiques d’austérité et des plans d’ajustement contre le droit du travail a été amplement démontrée, les forces dominantes s’acharnent. Elles n’ont pas d’autre modèle.
Cette « Loi travail » figure dans le « programme national de réformes » négocié par notre gouvernement avec la commission européenne, dans le cadre du traité budgétaire. Il n’y a aucune sortie du chômage de masse à attendre de ces politiques, au contraire, mais seulement, la précarité généralisée et le recul de civilisation pour l’ensemble de nos sociétés.

Nos luttes de résistance – j’espère qu’en France nous obtiendrons le retrait de la loi travail – doivent maintenant porter des objectifs communs pour de nouveaux modèles économiques et sociaux, pour de nouvelles politiques sociales. Nous unir contre l’austérité, c’est proposer ensemble un nouvel accord de développement de l’emploi et des services publics en Europe avec un réel plan de financement. La lutte contre le chômage doit être notre priorité dans toute l’Europe et le débat doit s’ouvrir sur les nouvelles formes que prend le travail avec la révolution numérique, sur la réduction du temps de travail et sa rémunération décente. Elle doit porter l’objectif d’une nouvelle industrialisation et d’un nouveau modèle agricole tournés vers les besoins sociaux et d’une transition écologique des modes de production et de consommation.

Trop de limites sont franchies dans la soumission des politiques économiques, fiscales et monétaires européennes aux désirs de profit des grands groupes financiers et des multinationales.
La banque centrale européenne continue de distribuer des dizaines de milliards d’euros, maintenant à taux zéro, aux banques sans que cela n’ait, ne serait-ce qu’un impact minimum sur l’économie réelle et sur l’emploi. Les mesures prises la semaine dernière par Mario Draghi montrent combien, malgré l’échec, la gouvernance économique de la zone euro est lancée dans la relance de l’accumulation financière sans résultat.
Les économistes qui annoncent un nouveau krach boursier dans les mois à venir, ont malheureusement raison. Nous devons mettre à l’ordre du jour la mobilisation croissante contre le TTIP, la lutte contre la fraude fiscale et le dumping social des multinationales, la conquête du contrôle démocratique des banques et de la banque centrale européenne pour leur assigner des missions de développement social et écologique de l’économie réelle.

Trop de limites ont été franchies dans la mise en œuvre de politiques guerrières, sécuritaires et de peur.
Non seulement l’Europe ne joue pas le rôle de paix qu’elle devrait jouer dans le monde, mais elle a une responsabilité dans la montée des guerres. L’Europe est muette depuis des années sur la Palestine, elle n’est pas aux côtés des forces démocratiques tunisiennes. La France a entraîné l’Europe dans la guerre en Libye, puis en Syrie après les attentats de Daesh. Pour la première fois, en vertu de la « clause de défense mutuelle », la majorité des pays européens ont concouru, d’une manière ou d’une autre, à l’intervention militaire en Syrie. Où est l’Europe de la paix ? N’était-ce pas le fondement premier de la construction européenne ?
L’Europe se tait quand les forces racistes et xénophobes progressent en Hongrie, en Pologne, en Slovaquie. Elle laisse fermer les frontières au Nord de la Grèce, mais continue d’être intraitable pour faire respecter la loi des banques.
Face à la crise des réfugiés qui demandent la protection de nos pays, face à la guerre et au terrorisme, l’Europe de la paix est devenue l’Europe de la peur. Le choix de renvoyer les réfugiés en Turquie, le choix de la fermeture des frontières et celui de laisser la Grèce seule face à l’afflux de populations est non seulement inhumain, mais inefficace et dangereux. En France, le gouvernement s’était engagé a accueillir 24000 réfugiés. Seules quelques dizaines sont arrivées par la voie légale.
Quelle est la perspective ? Faire un camp de rétention à l’échelle de la Grèce? Laisser faire Erdogan, dont le tournant autoritaire et guerrier devrait interdire de classer la Turquie comme un pays sûr?
Nous devons porter ensemble l’exigence de construire une politique commune d’accueil, partagée et responsable. Dans un continent avec plus de 500 millions d’habitants, on doit trouver une place pour ce qui correspond à 0,2-0,4 % de la population totale.

Oui, trop de limites ont été franchies dans l’inacceptable. Nous sommes au bout d’un cycle.
L’idée européenne ne fait plus envie. Sa réalité dégoûte de plus en plus d’Européens. Les cercles dirigeants européens eux-mêmes le sentent. Ils parlent ouvertement de « dislocation », de « décomposition ». Les gouvernements qui appliquent l’austérité sont, tour à tour, sanctionnés aux élections. Le rejet de l’idée d’Union européenne grandit. Les classes dirigeantes européennes ont peur de la désintégration, on le voit avec la possibilité du « brexit ».
Mais soit elles n’ont pas compris comment l’éviter, soit elles en sont incapables. Trop imbibées du néolibéralisme, elles tentent de continuer dans la même voie, en restant sourdes aux besoins et aux messages des peuples. Là est la raison du développement très préoccupant de l’extrême droite et les populismes.L’establishment néolibéral, par son incompétence et ses archaïsmes, par son inhumanité, a rouvert la cage des fauves.
Laisser faire la désintégration serait irresponsable. Nous ne pouvons accepter la perspective de la dislocation de l’Europe. Notre projet commun doit être plus que jamais celui d’une Europe coopérative, de solidarité et de paix.

Dans cette situation, nous prenons ici nos responsabilités devant les peuples européens, devant toutes celles et ceux qui espèrent un dénouement positif à cette situation irrespirable.

Il y a, dans tous les pays européens, des forces politiques, des organisations syndicales, des mouvements sociaux, des intellectuels et des citoyens qui ne se résoudront pas à laisser l’Europe dériver vers le chaos. Oui, il y a une issue. Il y a une alternative. Nous ne tombons pas dans le piège illusoire :« l’Europe actuelle, tu l’aimes ou tu la quittes». C’est dans l’Europe que se trouvent les forces pour une autre Europe ! C’est dans l’Europe qu’il faut les rassembler pour construire un nouveau projet européen. L’alternative se trouve déjà dans la jeunesse et dans le monde du travail de mon pays, où un mouvement contre la loi travail se soulève, avec comme slogan « On vaut mieux que ça ». Une très grande grève se prépare pour le 31 mars. Elle existe dans les gestes concrets des habitants des îles grecques, qui accueillent avec les moyens du bord, les familles que la guerre à condamné à l’exil. Dans les associations qui tentent d’organiser l’accueil des réfugiés en Allemagne, et partout en Europe.Elle existe dans le gouvernement grec qui essaye de raisonner ses partenaires européens, parce qu’il est conscient qu’il n’y aura pas de solution sans une politique d’accueil communes, partagée et humaine pour les réfugiés, parce qu’il est conscient que l’austérité et la négation des souverainetés populaires ne peut que conduire au chaos. Elle existe dans le gouvernement portugais qui adopte des mesures anti-austérité et qui a augmenté son quota de migrants. Elle existe en Irlande et en Espagne, où les peuples ont sanctionné les coalitions qui ont appliqué l’austérité. Elle existe avec ces économistes, ces chercheurs, ces intellectuels qui pensent les alternatives au libéralisme.

Il y a un mouvement pour le changement en Europe et notre devoir est de l’accompagner, de l’amplifier, de lui donner des perspectives d’espoir.

Depuis maintenant plusieurs années, le Parti de la gauche européenne et mon parti, le parti communiste français, cherchent à construire un modèle européen démocratique, respectant les souverainetés et les choix des peuples, un modèle européen solidaire,où la règle n’est pas la concurrence, mais le partage, le développement les biens communs. C’est ce modèle qui frappe à la porte. Là est la seule issue positive possible à cette crise.
Nous ne sommes ni dans l’illusion fédéraliste, ni dans l’illusion nationaliste. Nous pensons qu’il est possible de construire une forme de coopération qui allie le respect des choix nationaux et les convergences sur des projets utiles, des convergences sur les grands enjeux européens et mondiaux.
La France peut jouer un rôle clé pour cela. Malheureusement, aujourd’hui, son gouvernement ne fait pas ce choix. Ce sera, il est certain, une grande question des élections françaises qui auront lieu l’année prochaine. Avec toutes les forces qui le voudront, nous allons engager une bataille politique pour la confection d’un mandat populaire, d’une politique européenne pour la France d’après 2017. Nous voulons qu’au plus vite, la France s’assoie à l’Eurogroup et au conseil, aux côtés d’Alexis Tsipras, car nous l’avons vu, un pays seul ne peut changer l’Europe.

C’est maintenant à des alliances pour le changement que nous devons travailler dans nos pays et à l’échelle européenne.

Alors, pour conclure, je fais une proposition. Pourquoi ne pas créer, après cette conférence et des autres qui se préparent, comme cela existe en Amérique latine, un forum annuel des forces politiques, des gouvernements progressistes, des forces syndicales et sociales qui le souhaitent, pour dialoguer régulièrement et construire un front européen pour sortir de l’austérité et construire un avenir pour l’Europe de demain ?
Nous devons nous unir et nous battre ensemble, nous avons besoin les uns des autres, allons-y, créons cet espace nouveau pour le changement !

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